lundi 14 mars 2011

Terminus Rua da Praia

Bien entendu, aucun transport n'arrive à Rua da Praia[1]. Pourtant, cela ressemble au bout du monde. Et même à la queue du bout du monde. Ça aurait largement mérité un terminus.


Soyons sincères, on sait tous qu’il y a plusieurs bouts du monde, et qu’ils sont même assez nombreux, mais dans le coin, le monde se termine du côté de Santana. Santana do Ipanema.

La ville est construite sur quelques collines qui bordent le fleuve. En haut, le beau quartier, où habite la Prefeita, la mairesse, au bord de la route qui mène à la capitale. Plus bas, les commerces, l'Église et la place. Au fond du vallon, les quartiers les plus humbles, l'humidité et les moustiques. C'est là que se trouve la Rua da Praia, quelques centaines de mètres de chômage, de désolation et d'enfants sales. Derrière cette rue, il n'y a que le fleuve Ipanema, qui baigne régulièrement l'arrière des masures des plus pauvres et les monticules de détritus que les habitants jettent devant leur porte.

Quand la Rua da Praia a trop grandi, les habitants ont commencé à s'installer là où la ville s'arrête, sur la colline d'en face, après le terrain de foot et le cimetière. Ce sont les mêmes familles qui colonisent peu à peu le nouveau quartier. Là, derrière le cimetière, les rues ne sont pas pavées et les voitures ne passent pas les jours de pluie, mais au moins ils sont loin du fleuve Ipanema.

Ipanema, c'est un nom d'origine indienne, qui veut dire eau mauvaise, insalubre. Ça fait longtemps que cette eau est pourrie, bien avant que l'on n'y déverse les ordures et le trop-plein des fosses septiques.


Aujourd'hui, je suis à la Rua da Praia parce que Pamila, 11 ans, a fugué. Comme personne n'a idée de l'endroit où elle a pu aller, c'est là que je commence naturellement la recherche, avec Veronica. Bien sûr, nous sommes reconnus avant même que nous arrivions et la camionnette blanche est déjà poursuivie par une dizaine d'enfants qui crient et sautent dans mon rétroviseur. Arrivé au bas de la pente qui mène à l'entrée de la rue, je fais demi-tour et arrête la camionnette de nouveau en position de départ. On n'est jamais trop prudent par ici, d'autant plus que c'est déjà la nuit tombée.


La Casa do Menor[2], l’institution où je travaille, gère un centre à Santana. On s’y occupe d’enfants des rues et on leur donne la famille qu’ils n’ont malheureusement pas eue. Ils arrivent généralement par le conseil de protection des droits de l’enfance ou bien spontanément, quand ils se lassent de voler et de mendier les jours de marché. Logiquement, la plupart de nos enfants viennent de la Rua da Praia. Alors c'est un endroit que je connais bien.

Je me souviens que la première fois où je suis arrivé à la Rua da Praia, j'ai cherché la plage. J'étais curieux de voir une plage dans le sertão[3], à 200 kilomètres de la mer. Puis j'ai compris que la plage, c'était quand le fleuve débordait et inondait les taudis de la rue, laissant les habitants les pieds dans l'eau. Chez les riches, le luxe, c'est d'être en bord de mer ou sur les quais de Seine, ici, c'est le contraire.


Quand Célina, une des éducatrices, est venue nous alerter et nous dire que Pamila n'était pas rentrée à la maison après l'école, notre premier réflexe a été de penser à la Rua da Praia. C'est là que Pamila vivait avant de rejoindre la Casa do Menor. C'était bien possible qu'elle y soit retournée.

Le plus probable, c'était qu'elle réapparaisse au bout de quelques jours, sale, maigre et fatiguée, poussée par le souvenir des bons plats du Tio[4] Marcos. Elle avait bien grossi, en quelques semaines de Casa do Menor, et développé un solide appétit car le Tio Marcos réussissait difficilement à contrôler sa générosité au moment de resservir les enfants. Ce n'était donc pas si inquiétant mais ça ne coûtait rien d'aller faire un tour du côté de la Rua da Praia.


Les enfants du quartier sont maintenant tous agglutinés autour de la Kombi blanche, la fameuse camionnette Volkswagen des surfers des années quatre-vingt. Il y a des dizaines d’autres camionnettes de la même marque et de la même couleur en ville, mais les enfants de la Rua da Praia ne s’y trompent jamais : ils nous reconnaissent inévitablement. Il faut dire que la camionnette blanche est maintenant associée dans leur esprit à la distribution de nourriture, alors c’est la fête… Ils s’impatientent :

- Tio ! Tu me donnes un pain ?

- Tio ! Tio !! Vous n’allez pas donner de nourriture aujourd’hui ?

- Du calme, du calme, d’abord on n’est pas samedi, ensuite vous savez que quand il y a de la nourriture, on vous la donne.


Les samedis, on récupère notre plus gros don de la semaine. Vers 18h, je vais au supermarché de la ville, Ouro Branco[5], et j’attends devant l’entrée des fournisseurs pendant que les employés finissent de passer en revue les stocks et les produits proposés en magasin. Au bout d'une demi-heure, un chariot descend sur le monte-charge, avec cinq ou six lourdes caisses de fruits et légumes retirés des rayons pendant la semaine et les invendus de la boulangerie. C'est du vrac. Comme ce sont des produits à jeter, ils ne s'encombrent pas de délicatesse. Les ananas arrivent sur les raisins trop mûrs, les pastèques sur les bananes ou les fraises, et lorsqu'on décharge les caisses en carton, certaines sont déjà en train de goutter. Il nous faut plusieurs heures de travail, dans la cuisine et dans le patio, au milieu des effluves de patates et d'oignons pourris, pour trier et laver ce qui peut être utilisé. Il faut séparer les oignons de la purée de papaye et retirer tout de suite les tomates trop mûres pour pouvoir faire de la sauce tomate, avec des oignons et parfois un peu de poivron quand il y en a.

Dans la caisse du pain, c'est généralement mieux, sauf les jours où ils balancent les restes de gâteau à la crème sur les pizzas aux anchois. On arrive normalement à récupérer quelques petits pains et beaucoup de tranches de pain de mie. On avait donc pris l'habitude, une fois notre stock de pain assuré pour la semaine, d'envoyer le reste de la caisse à la prison, pour les détenus. C'est Antonio, le plus âgé de nos adolescents qui faisait parfois quelques courses, qui se chargeait d'emmener le pain parce qu'il connaissait la plupart des prisonniers.


Un samedi soir où Antonio n'était pas disponible, j'ai pris la caisse et je me suis dirigé vers la Delegacía[6]. C'était un bon jour. Le pain était inhabituellement frais et il y avait plusieurs grands pains ovales à trancher, de la variété appelée pain Recife.

La Delegacía - les jours où c'est ouvert, c'est la version samba de Midnight Express[7]. Arrivé à la grille, j'ai cogné et c'est un type mal rasé, torse nu, qui est venu m'ouvrir. Il était manifestement occupé à regarder la télévision. Pour le principe, il m'a demandé de patienter.

- Bonsoir, c'est le pain pour les prisonniers, qu'on envoie de la Casa do Menor.

- Le pain?

Le type se lève et ouvre la caisse. Une odeur de pain frais se diffuse dans la pièce, une fragrance rare dans cet endroit. Il tâte un grand morceau de pain Recife, l'œil brillant.

- Bien sûr, le pain! Je le leur donnerai un peu plus tard.

Et il range le carton sous son bureau.

C'est tout vu. J'ai bien compris où va finir ce pain. D'habitude, quand c'est du pain qui sent le vieux, ils le distribuent tout de suite à travers une petite ouverture pratiquée dans la porte du patio des détenus ou ils envoient même Antonio le faire. Entre temps, un autre agent est entré, en short et en tongs, tenant l'arme par le canon. Ici, c'est les flics qui ont une dégaine de bandits. En tout cas, pour moi, c'est clair. Je n'apporterai plus jamais le pain à la Delegacía. Depuis ce jour, les samedi soirs, on amène le pain aux enfants de la Rua da Praia, avec le reste de ce que l'on sauve des cartons d'Ouro Branco, généralement des oranges et quelques légumes.


D'autres enfants arrivent, n'ayant pas encore compris qu'aujourd'hui il n'y aurait pas de distribution. Ils agitent leurs petits sacs plastiques:

- Tio, il est où le pain?

- Le pain, il est encore à la boulangerie. Vous savez bien que c'est seulement le samedi.

Il a fallu s’acharner pour faire de ces distributions quelque chose de décent. La première fois, ça a été une scène de panique, comme dans les reportages sur les camps de réfugiés où le personnel humanitaire, débordé, est assailli par une foule désespérée pour avoir un sac de riz. Les enfants étaient partout, hurlant, sautant et s'insultant, les grands passant au-dessus des petits pour mettre quelques morceaux de pain dans leur t-shirt. Puis, la pagaille s'est organisée. Nous avons imposé le sac en plastique et tant bien que mal, une file pour pouvoir être servi. Bien sûr, on voit toujours les mêmes têtes qui réapparaissent trois fois dans la file mais au moins la distribution se déroule de façon civilisée.


J'aperçois Jorge, un gamin d'une dizaine d'années qu'on surnomme "Rebolation", du titre d'une chanson à la mode depuis six mois. Avec ses boucles blondes et ses yeux clairs, il a l'air d'un petit français mais il suffit de le voir se déhancher et chanter "Rebolaation tiooon" en frottant sa main sur ses parties intimes pour comprendre qu'il est né ici. Il le fait en permanence. Il peut être en train de parler avec quelqu'un ou de jouer au foot, ça n'a pas d'importance. On a bien essayé de lui faire perdre cette mauvaise habitude, sans succès. Chaque quelque temps il s'arrête pour faire son numéro de Rebolation.

Cette chanson qui n'a qu'une seule parole – "déhanchement", elle est partout. Ici, impossible d'écouter un morceau de samba ou de bossa puisqu'il n'y a que cette chanson qu'on entend depuis six mois. Une condamnation injuste à six mois sans fin, avec une chanson dans la tête. Une chanson de merde.

- Alors Rebolation, ça va?

- Salut tio, tout va bien.

- Tu fais quoi dans la rue?

- Rien, je m'amuse.

- Et pourquoi tu viens plus aux activités?

- Ah, j'ai pas envie.

- Bon, c'est comme tu veux. Si tu changes d'avis, tu sais où nous trouver. Lundi et mercredi.

- D'accord. Mais, la prochaine fois, vous amènerez des bonbons?

- Hmm. T'as qu'à venir, tu verras bien! En tout cas, seulement pour ceux qui participent aux activités.

Je tente ma chance :

- Au fait, t'aurais pas vu Pamila?

- Qui c'est?

- Une des petites de chez nous, brune, à peu près de ton âge.

- Je sais pas, tio.


Deux fois par semaine, le matin, pendant que nos enfants de la Casa do Menor sont à l'école, nous nous rendons à la Rua da Praia. Il y a une quinzaine d'enfants qui viennent participer à nos activités, football, capoeira, jeux de corde. Cela fait longtemps que nous organisons ces activités, bien avant les distributions de nourriture, mais pour des raisons qui échappent à notre contrôle, ça n'a pas toujours été facile de maintenir la régularité.

Il y avait déjà les jours de pluie et les jours où nous apprenions au réveil qu'il y avait eu des assassinats durant la nuit à la Rua da Praia. Ces jours-là, comme les jours où la rivière montait et inondait les berges, nous évitions d'y aller. Car nous avons toujours eu un problème d'espace. Nous avions réussi à nous faire prêter la cour de l'association de quartier, dans un bâtiment tout neuf et inutilisé mais ils ont changé d'avis au bout de quelques semaines parce que le ballon faisait du bruit. Pour l'instant, nous nous sommes repliés sur un terrain cabossé en bordure du fleuve, qui rappelle plus la lune qu'un terrain de foot mais auquel on arrive plus vite, après avoir enjambé quelques monceaux d'ordures.

Parfois, nous les emmenons aussi au terrain de sport de la Casa do Menor, qui est malheureusement à l'autre bout de la ville, après le cimetière. A travers les activités, on en profite pour essayer d'encourager les enfants à aller à l'école, aider un peu leur mère à la maison, et mettre en avant des valeurs d'honnêteté et de respect. Ça leur évite de traîner dehors et de faire des conneries à un moment où ils sont de toute façon livrés à eux-mêmes. Dans le meilleur des cas ils seraient en train de pêcher et de se baigner dans la rivière contaminée.


Ce qui m'a étonné, au début, c'est que beaucoup de ces enfants qui vivent dans les rues ont une mère, et parfois même un père. Mais ces parents-là, je ne les souhaite à personne. Entre la mère alcoolique, celle qui loue sa fille au voisin et celle qui fait si peu le ménage chez elle que tous ses enfants ont attrapé la gale, nos enfants ont leur lot de parents indignes. Sans compter les intéressés qui refusent que leur fils soit opéré d'une malformation au pied pour pouvoir continuer à toucher des allocations d'invalidité. J'ai donc fini par comprendre pourquoi ces enfants étaient dans la rue et pourquoi le juge nous les avait envoyés.

A la Casa do Menor, la mãe social[8] et les éducateurs leur donnent plus d'amour qu'ils n'en ont jamais eu. Chez nous, la mãe social, c'est Célina, une des personnes les plus dévouées que j'aie jamais rencontré. Elle fait face aux situations les plus épuisantes avec patience, sourire et bonne humeur. Elle ne vit que pour ces treize enfants qui ne sont pas les siens. Maintenant elle attend inquiète, à la maison, que nous revenions avec des nouvelles de Pamila.


Tout d'un coup, alors que Veronica descend de la camionnette, Pamila est là, avec un groupe d'enfants aux habits déchirés. Comme toujours, elle est en train de crier plus fort que les autres, parce qu'elle aime commander. Avec une voix pareille et sa robe fuchsia, c'est une fugitive peu discrète. Enfin, elle aperçoit Veronica et la voiture. Elle s'immobilise. Et part en courant. Elle se réfugie dans une ruelle grisâtre, toujours accompagnée de ses amis. Veronica va dans sa direction, lentement. Dix secondes s'écoulent et Pamila réapparaît, au coin de la ruelle, avec la lèvre inférieure en avant, comme les bouledogues et les enfants qui savent qu'ils ont fait une bêtise. Quand Veronica arrive à sa hauteur, la petite fille baisse la tête.

Toujours au volant de la Kombi, je les attends et je décourage les enfants du quartier qui veulent que je les emmène en promenade.

- Tio, on peut monter? On va où?

- A l'heure qu'il est, c'est la soupe et au lit! Vous devriez laisser cette rue un peu tranquille. Vous croyez que vous êtes des hiboux?

C'est pour la forme. J'ai peu d'espoir. A cette heure-ci, la Rua da Praia est un mélange d'odeurs de poubelles, de merde et de maconha, comme on nomme ici le cannabis. La chaleur de l'après-midi qui remonte du sol soulève avec elle les effluves de la misère. Quelques poules en liberté picorent dans les ordures que l'on doit traverser pour aller jouer au foot sur les berges. Par moments, elles s'abreuvent d'eau usée dans le caniveau qui fait office d'égout à ciel ouvert. Et pourtant, ce n'est pas si terrible que ça. Il paraît qu'avant, c'était encore plus moche.


Ce n'est pas un endroit pour élever des enfants. Confrontés à l'exemple du pire, ils ont toutes les chances contre eux. Et ils voient bien que les seuls qui s'en sortent sont les dealers.

Comme Cleber, le vigile de notre terrain de sport. C'est un jeune adulte de la Rua da Praia à qui on a voulu donner un coup de main. On lui a proposé de prendre en charge l'entretien du terrain, la vérification des inscrits aux activités et la surveillance des jeunes en l'absence des éducateurs. En échange de ce travail de gardien, il recevait un salaire correct. Au début, tout s'est très bien passé, Cleber prenait son boulot au sérieux et il a acheté un frigo à sa mère avec son premier salaire. Mais dès le deuxième mois, le crack l'a rattrapé et son argent l'a trahi.

Il a replongé en direction du passé et nous l'avons vu tomber, impuissants. A vue d'œil, sa situation s'est dégradée. Il ne mangeait plus et oubliait parfois de se doucher. Son nouveau téléphone portable qui n'avait même pas un mois a disparu. Au terrain de sport, aussi, les choses se sont gâtées. Il pensait visiblement à autre chose qu'à son travail. Puis un jour, je l'ai aperçu sans sa bicyclette.

- Hey Cleber, ça va? Et le vélo?

- Je l'ai vendu.

- Quoi? Et tu vas te taper la demi-heure de marche tous les jours? En plein soleil?

- Oui, je vais devoir marcher maintenant.


J'ai compris qu'il était déjà loin. Et les rumeurs en provenance du terrain de sport se faisaient plus inquiétantes, Cleber arrivait tard et restait après l'heure de la fermeture. Il recevait la visite de jeunes qui n'étaient pas là pour jouer au foot. Parmi ces nouveaux arrivants, certains échangeaient du crack au bord du terrain. Il y avait bien sûr des gens qui ne l'aimaient pas, qui étaient contents de répéter ce qu'ils n'avaient pas vu, mais cette rumeur-là avait vraiment quelque chose dans le ventre. Puis ça a été au tour de sa montre et son sifflet d'être sacrifiés pour le crack. Nous avons dû l'arrêter.

Ça faisait mal au cœur de le laisser tomber parce que la chute allait être dure. Alors nous lui avons trouvé une place dans une ferme qui réhabilite les drogués par le travail, une association amie qui acceptait de le recevoir gratuitement. Il disait qu'il voulait se soigner mais dans ses yeux brûlait la fumée du crack. Enfin, un jour avant qu'il ne rejoigne la ferme, il a disparu. Il a même quitté la Rua da Praia. On ne l'a plus jamais revu.


Pamila revient, la tête lourde, derrière Veronica. Elle monte et je referme la porte. Elle pleure en silence. Nous nous éloignons avec un petit coup de klaxon pour les enfants de la Rua da Praia qui agitent leurs sacs plastiques. Soudain, je prends un air exagérément terrifié et lui demande dans le rétroviseur:

- Pamila! T'es pas contente de rentrer?

Elle rigole de ma pitrerie.

- Si, tio, je suis contente.



[1] Rue de la Plage.

[2] Maison des mineurs.

[3] Territoire semi-aride de l'intérieur du Nordeste, région reculée et éloignée des centres urbains.

[4] Oncle. C'est la façon habituelle qu'ont les enfants d'appeler les adultes. Tia, au féminin.

[5] Or blanc

[6] Commissariat et centre de détention

[7] Film de 1978, réalisé par Alan Parker, sur les prisons turques.

[8] Mère sociale. Parmi les éducateurs, c'est celle qui joue le rôle de référent stable, sorte de mère adoptive qui se substitue à la mère biologique.

samedi 20 mars 2010

En la panza de La Habana

Dans le ventre de La Havane

Dans les jours qui suivent, je continue d'explorer La Havane et je marche, sous le soleil, lentement mais longuement. Cette ville me plaît. Je tombe sous le charme fou de la vieille Havane, une ruine splendide. Contrairement aux autres villes on dirait qu'ici, la dégradation va bien à ces quartiers et à ces vieilles façades. Elle leur confère un supplément d'âme. Une fois retapés et repeints, les vieux immeubles de la Habana Vieja ressemblent malheureusement aux bâtisses d'époque de Disneyland. Il faut que la brise marine les grignote doucement et efface leur peinture pour qu'ils se chargent peu à peu d'histoire et étendent sur la ville cette atmosphère intemporelle. La magie de La Havane ce n'est pas seulement d'avoir arrêté le temps dans les années cinquante, c'est surtout d'avoir laissé se déposer les années et leur poids sur les murs, les façades et les portails sans opposer de résistance. L'unité de la ville se construit aujourd'hui sur une palette harmonieuse de tons pastels un peu fanés. Bien entretenues, les rues de la ville pourraient être un décor d'autrefois, comme au cinéma. Ce qui les ancre dans l'actualité c'est l'aspect jauni de l'image qui trahit les années passées. Alors que les villes du monde se modernisent pour rattrapper l'horloge qui court, La Havane nous rappelle que le monde a vieilli.

Mais la ruine résonne de la vie cubaine, musicale et colorée, loin de la ville-musée. Des édifices chancelants, à peine le soleil descendu derrière les toîts, les Cubains sortent se rafraîchir. Ils se rassemblent au bas des immeubles ou vont s'asseoir sur le bord du Malecón, en riant fort. Quand il y a un peu de rhum pour animer les discussions, tant mieux, et puis ça doit inspirer pour les piropos. Tout le monde ici est jovial et bruyant. Avec moi, les gens sont directs et amicaux, ils me tutoient comme si j'étais leur pote. Sur le Malecón, ils m'abordent souvent, en général pour me proposer un petit business - cigare ou autre - ou pour me trouver une fille, mais on discute toujours de manière détendue et joyeuse. J'apprends beaucoup de cette façon. J'aime parler avec eux parce qu'à travers leurs histoires personnelles et ce qu'ils disent de leur île transparaît la volonté d’un peuple fier et admirable, qui lutte sans relâche. Tout ce qu'ils ont, ils l'ont construit à la force de leurs mains. Cette attitude se reflète même dans l'attitude physique des Cubains. Ici, personne ne se traîne, l'air abattu et la tête baissée. Même les vieux se tiennent droit, le regard clair et le menton fier. « De toute façon, tout le monde ici pratique un sport » me dit un black massif qui balance ses jambes au dessus de la mer, à califourchon sur le mur du Malecón, et je constate sans problème que les jeunes cubains sont généralement athlétiques. Je pourrais rester des heures à traîner là, à les écouter parler, ne serait ce que pour me laisser emporter par la musicalité fascinante de leur accent rieur.
En marchant dans La Havane, tous mes sens enregistrent cette plongée dans le bain-marie caribéen, à la manière d'une boîte noire. La douceur moite et l'odeur de la mer m'enveloppent, tandis que je savoure les éclats de voix et de musique qui accompagnent mes pas. Comme il y a peu de voitures, les bruits de la ville se prolongent le long des trottoirs et se laissent attraper. Dans la lumière dorée de l'après-midi, je vois défiler les ombres de ces corps quasi-parfaits. Tous les corps cubains, de femmes ou d’hommes, portent la sensualité à fleur de muscle, dans un éventail magnifique de tons allant de la cannelle à l'ébène. Au fur et à mesure de mes pas à travers les immeubles défaits et les conversations de rue, je ressens peu à peu la déliquescence tropicale qui me baigne, cette ambiance à la Pedro Juan Gutiérrez, cynique et fiévreuse, qui me ramène sans arrêt aux nouvelles de l'auteur. J'aurais voulu me souvenir des noms de rues et de quartiers qu'il évoque pour retracer avec lui cette carte des tripes de La Havane. En fait, presque tous mes sens se nourrissent de La Havane. Je me rends compte que ça fait longtemps que je n’ai rien mis en bouche. C'est qu'ici, si tu veux pas manger une pizza en carton, la nourriture de la rue est vraiment trop chère. Mais bon, c'est seulement une semaine à tenir...

J'arrive aux jardins du Capitolio où un son familier m'attire inévitablement. Quelques cubains, un berimbau*, et des t-shirts jaunes caractéristiques de la capoeira Angola... Je décide de m'entraîner un peu avec eux, et dans la roda**, la communication se fait naturellement par le langage universel du jeu de capoeira. Misael est en charge du groupe. C'est un personnage calme, grand et mince. Avec ses lunettes carrées et son élocution lente, il fait penser à un intellectuel de la capoeira. Et sans le t-shirt jaune il pourrait tout aussi bien être philosophe ou maître de méditation. Après la roda, il me dit :
- Tu joues bien, pour quelqu’un qui n’est pas angoleiro***.
- J’aime le jeu d’Angola. Et puis je suis capoeira, point. Je n’aime pas les étiquettes. Pour moi, la capoeira, c’est un tout. Angola ou Regional, on est tous de la même famille****.
Misael conclut, sentencieux:
- Toi, tu vas droit vers l'Angola.
Bon, il a peut-être raison. En tout cas, je suis content de cette rencontre, c'est la première fois depuis que je suis arrivé ici que ma relation avec quelqu'un n'est pas biaisée par le fait d'être étranger. Avec toutes les personnes du groupe je retrouve cette relation normale qui me ramène à un contexte familier. En plus, Misael me raconte que le groupe travaille avec une instructrice de capoeira brésilienne qui est établie à Bogotá et que, bien sûr, je connais...

Je reprends ensuite vers le Malecón en longeant l'hôtel Inglaterra, un monument national du 19e siècle, d'inspiration baroque qui est aussi le plus vieil hôtel de l'île. En arrivant au bord de mer, je revois passer un type tout habillé de blanc que j'avais salué un peu plus tôt. Il commence à parler avec moi et me dit qu'il s'appelle Yenier. S'il est habillé en blanc de la tête aux pieds, c'est parce qu'il se prépare à devenir santero. Les santeros sont les personnes qui officient dans la religion afro-cubaine de la Santería. Les cubains parlent « d'entrer en religion » quand ils commencent à rendre un culte aux Orishas, les divinités du panthéon Yoruba (une des ethnies africaines emmenée en esclavage par les Espagnols) qui ont été syncrétisées avec les saints catholiques. Souvent, c'est pour résoudre un problème, de santé, de travail ou de famille. Ils s'initient accompagnés par un santero ou un babalao, reçoivent les colliers de leurs santos ou Orishas,qui leur accordent leur protection en échange de certains rituels. Les initiés qui veulent devenir santeros suivent ensuite un rite de préparation et de purification qui peut durer un an et qui comporte certaines règles et traditions comme le fait de s'habiller en blanc ou de ne pas recevoir certains objets directement dans la main.
On discute un moment puis je me dis que je peux l'accompagner dans sa balade au lieu de continuer tout seul. Lui est ravi de discuter avec moi et me raconte comment il a connu une Française avec toute sa famille l'année dernière, tout en faisant des allers-retours sur le Malecón. A part les quelques règles religieuses qu'il doit observer, Yenier est un cubain tout à fait normal qui ne laisse pas passer une femme sans se retourner. Il est moins audacieux dans ses piropos que la bande du Colina mais il n'en rate aucune. Je prends des notes: « J'aimerais être la selle de ta bicyclette. A quelle heure ouvrent ces jambes? ». Il y en a qui sont plus romantiques mais c'est moins drôle. Sa condition de futur santero lui vaut un certain respect auprès des cubaines. Ce n'est pas que ça leur plaît mais ça génère une sorte d'amabilité mêlée d'une pointe de crainte. Qu'on soit ou non dans la religion, il vaut mieux être en bons termes avec les santeros. D'ailleurs, les hommes aussi saluent Yenier respectueusement et lui envoient leur bénédiction.

Il me dit qu'il veut lui envoyer des livres avec moi, si ça ne me dérange pas, et qu'il peut me les amener chez sa marraine de santería qui habite Centro Habana. Nous quittons donc le Malecón pour remonter vers le coeur de La Havane. Il faut rejoindre le Paseo del Prado pour aboutir sur la place du Capitole, entre les édifices qui racontent l'histoire de la ville et son époque coloniale. Comme nous sommes à l'autre bout du Malecón, c'est une bonne marche qui nous attend. Sur le chemin nous rencontrons une jolie métisse qui nous sourit et qui engage la conversation. Elle n'est pas aussi bien arrangée que les filles du Vedado parce qu'elle est probablement d'un quartier plus populaire mais elle est jolie avec son short ajusté et sa petite blouse à rayures. Quand elle se rend compte que je suis étranger elle tente bien entendu sa chance et nous accompagne quelques dizaines de mètres. Je sais maintenant que c'est comme ça que ça se passe ici mais je reste méfiant, et surtout réticent à mélanger sexe et argent. Nous lui disons finalement au revoir et je me console en me disant que de toute façon, elle avait une dent en or, bien que ça n'ait aucun rapport et que dans le fond ça ne m'aurait pas dérangé. Yenier approuve ma méfiance et me dit qu'il vaut mieux trouver des filles qui sont recommandées par quelqu'un qu'on connaît. Je lui demande alors si c'est vrai que toutes les filles prennent de l'argent pour avoir des relations sexuelles et il me dit: « Non, c'est pas vrai. 85% des filles sont payantes. Avec le reste, il peut y avoir des histoires d'amour ». Yasser avait à peine exagéré...

Nous faisons une pause dans un petit bar pour cubains dans les ruelles qui s'étendent derrière l'hôpital Hermanos Ameijeiras (dont j'avais oublié le nom tout à l'heure). Là, c'est à Yenier de faire les commandes pour ne pas qu'on nous facture en CUC. Quand je ferme ma gueule je m'en sors plutôt bien. Deux rhums et un tabaco, un cigare cubain pour se reposer un peu. Yenier doit attendre que le patron pose le briquet sur le bar pour allumer son cigare, il ne peut pas le prendre de la main à la main. Dans un sac en plastique qu'il pose sous la table, il transporte son Elegguá*****, son santo, dans un bol un terre cuite qui contient des pierres et des figurines qui représentent la attributs de l’Orisha. Il en sort aussi un vieux billet de trois pesos cubains avec Che Guevara qu'il me donne en souvenir. Entre les gorgées de rhum, il tente des prédictions sur mon futur et des conjectures plus ou moins exactes. Rien de très marquant cette fois-ci, de toute façon ce n'est pas comme ça que ça se fait. Il faut qu'un santero légitime utilise comme oracle un jeu de coquillages spécial que l'on lance plusieurs fois. Je me rappelle par contre d'une fois où une amie m'avait lu l'avenir dans une tasse de café turc et elle m'avait laissé la bouche ouverte. A l'époque, elle n'était pas encore mon amie et je l'avais vue deux fois dans des réunions de travail, sans jamais aborder le moindre sujet personnel. Puis un soir où nous avions du temps, nous avons dîné ensemble et ensuite elle m'a emmené sur les rives du Bosphore regarder la lune qui éclairait les flots et la tiédeur de l'automne. Le bruit de la mer se mêlait au son des bulles qui remontaient dans le vase du narguilé. A peu de choses près, elle m'avait prédit que je me retrouverais là où je suis maintenant, à la dérive dans un grand voyage, parsemé de cigares, rhum, prophéties et piropos.

On y va, le temps de récupérer Elegguá et nous sommes de nouveau en route. Nous nous enfonçons dans les petites rues du Barrio Chino, le quartier chinois de La Havane. Pour l'instant, aucun Chinois en vue. Au XIXe siècle, ils étaient plus de cent mille à être venu travailler dans les champs de canne à sucre, dans des conditions très difficiles. Ils ne sont plus aujourd'hui que quelques centaines, avec ceux qui ont quitté l'île et ceux qui se sont fondus dans la population, mais l'empreinte chinoise reste très visible. L'énorme arche en forme de pagode qui marque l'entrée du quartier dans la rue Dragones, la Maison des Arts et des Traditions, l'académie de WuShu, les célébrations du Nouvel An Chinois et surtout, les incontournables restaurants donnent l'impression qu'ils sont beaucoup plus nombreux. Moi en tout cas, je n'en vois pas, même s'il paraît que le chef de l'un des restaurants est vraiment chinois. Ici, c'est plutôt des Cubains qu'il faut se méfier, pas des chinois. Nous traversons une petite place entourée de quelques bancs cachés entre les arbres. « Un quartier chaud, de putes bon marché, de bagarres et de pickpockets - me dit Yenier, fais attention dans le coin ». J'ai de bonne raisons de savoir que ça peut être pire mais je ne veux pas décevoir mon nouvel ami qui me dit qu'on est quand même en pleine aventure! En fait La Havane est beaucoup plus calme que la plupart des villes d'Amérique Latine, il y a peu de délinquance et un contrôle policier assez strict. Toute personne saine d'esprit échangerait volontiers le centre de n'importe quelle capitale du continent contre La Havane pour pouvoir marcher lentement dans la tiédeur de la nuit, l'esprit émoussé par quelques rhums mais en paix.
En arrivant sur la place du Capitole, nous ne sommes plus très loin, mais Yenier, fatigué de marcher, m'invite à prendre un vélo-taxi, un tricycle avec une banquette pour deux personnes protégée par un parasol. Merci mec. Le taxi à pédales quitte les grandes avenues en direction des ruelles de Centro Habana. C'est la partie pauvre et délabrée du coeur de La Havane. Le vélo zigzague pour éviter les cratères et les débris de ces rues qui n'ont pourtant jamais été bombardées. La nuit est calme et les quelques rares personnes qui marchent dans la rue bondissent pour éviter le vélo cahotant qui saute sur les pierres et l'asphalte désagrégé de la rue Suárez. Les façades fatiguées projettent leur grandeur dans le silence et dans les ombres, seulement troublées par de rares ampoules qui rappellent l'espace de quelques mètres que les murs sont mangés par la brise marine. La rue amorce une légère pente et le vélo prend de la vitesse, une fraîcheur bienvenue. A un coin de rue, tout d'un coup, une foule inattendue et une multitude de personnes se déverse dans la rue. Le chauffeur doit descendre pour pousser son vélo à pied car il a du mal à manoeuvrer avec autant de monde. C'est une fête du dimanche soir qui finit tôt, dommage, on a raté le concert. Quelques rues plus loin, au coin de calle Suárez et Puerta Cerrada, nous sommes arrivés.

Je fais la connaissance de Regla, la marraine de Yenier, qui est avec son petit fils. Elle est très accueillante et me pose beaucoup de questions. Je profite de l'occasion pour lui demander de me parler de la Santería. C'est un sujet qui m'intéresse depuis longtemps. J'ai lu un peu à ce sujet et j'admire la façon pragmatique dont les Africains ont réalisé le syncrétisme de leur culture avec l'évangélisation imposée par les Espagnols, dans le but de la sauvegarder. Le petit, lui, m'a définivement adopté et me lance une balle de base-ball que je lui renvoie patiemment. Dulce, sa maman, arrive du travail et conclut que son fils me ressemble beaucoup. C'est le seul à avoir la peau relativement claire et des cheveux châtains, bouclés. Comme moi, c'est vrai ça! Elle l'élève seule, ça arrive souvent en Amérique Latine, et vit à la maison familiale. Elle rêve de trouver un étranger qui l'emmènerait vivre en Europe ou ailleurs mais comme je ne suis pas disponible, elle me charge de trouver un ami qui soit intéressé par une Cubaine. Au bout d'un moment d'hésitation, elle choisit une photo dans un album pour que je fasse sa promotion:
- Regarde, celle-là ça va? c'était pour les trois ans du petit il y a un mois. Je suis jolie dessus?
Oui, elle est jolie, le seul problème c'est que je ne vois vraiment pas à qui je vais montrer cette photo. Elle me dit de la garder quand même, qu'elle aura peut-être de la chance.
Je reste songeur. En fait ils pensent tous qu'ils pourraient être mieux ailleurs. Uniquement pour l'argent. Mais ce n'est pas par naïveté, les Cubains sont très bien informés. Ils réalisent que dans beaucoup de pays, les inégalités sont beaucoup plus criantes que chez eux, ce qu'ils souhaitent, c'est avoir la possibilité de progresser économiquement. C'est cette possibilité, même si elle est théorique, qui justifie l'exil, la galère dans une Europe glaciale et accueillante comme une forteresse, les radeaux de fortune géniaux et l'exploitation à Miami. Ils savent aussi que dans ces pays d’accueil, les rares réussites de ceux qui sont partis de rien sont souvent un leurre destiné à alimenter le rêve de ceux qui continueront à n’avoir rien, mais ils préfèrent ne pas y penser. Le rêve est indispensable, soupape et moteur des sociétés modernes.

Dulce me demande quinze centimes pour aller acheter du lait au petit. Bien sûr. Il est marrant ce petit, il mérite de vivre dans de meilleures conditions, comme tout le monde. Il me rappelle le dernier de mes cousins. Je me lève pour aller lui chercher la balle sous le canapé avant qu'il ne se mette à pleurer. Demain je l'amène à la capoeira, pendant que sa mère travaille à la fabrique de cigares. Sa grand-mère est d'accord, elle viendra avec nous.
Dulce revient de l'épicerie. Elle me rend les quinze centimes, il n'y a pas de lait. Par rapport aux standards européens, la vie est difficile ici mais faire cette comparaison est une erreur. Cuba ne doit pas être sorti de son contexte: l'île doit être comparée à l'Amérique Latine et pas à l'Occident. Pour qui n’a pas eu la chance de naître chez les riches, il vaut mieux que ce soit à La Havane qu’à Mexico ou Bogotá. Il commence à se faire tard, Yenier habite hors de la ville, près de l'aéroport, et moi j'ai une bonne marche devant moi. Je pourrai revenir demain maintenant que je connais le chemin. Il veut me donner des livres pour son amie française qu’il va acheter au salon du livre de La Havane. Je lui dis que je passerai chez Regla dans l'après-midi, pour emmener le petit voir la capoeira.

Sur le chemin du retour, je me rappelle que j'ai un ventre et qu'il est vide. Yenier aussi a la dalle. On boufferait n'importe quoi. C'est ce qu'on va faire d'ailleurs, à cette heure-ci il n'y a plus le choix. Il semble que la seule alternative à la faim soit de prendre une cajita de pollo dans le Barrio Chino. Une petite boîte de riz au poulet pour quelques pesos cubains. Yenier me montre l'endroit le moins dangereux pour passer commande. Un type assis au bas d'un escalier, sous une ampoule électrique, prend nos pièces de monnaie et crie un truc dans l'escalier. Nous attendons sur le trottoir dans la moiteur de la nuit. Le carrefour est sombre et il y a beaucoup de gens dans la rue, transpirant et s'interpellant d'un trottoir à l'autre. Sous les grandes arches de l'immeuble d'en face, des couples s'embrassent. Il y a aussi des hommes assis sur le trottoir, torse nu, en train d'avaler des gorgées de rhum. Puis un sac en plastique accroché à une corde descend du balcon du dernier étage, le long de la façade où nous attendons. On est livré.
Je me sépare de Yenier qui va manger sa cajita dans le bus et je poursuis jusqu'au bout de la rue pour aller m'asseoir sur le Malecón. J'ouvre ma petite boîte en carton et plonge dedans la fourchette en plastique. Il y a un riz sombre avec de petits morceaux dedans, de l'oignon haché je crois. Et une cuisse de la taille d'une cuisse de poulet (c'est bon signe) sur le côté. Dans le noir, je ne vois pas vraiment ce que je mange. Tant mieux. C'est assez huileux mais au moins ça a un goût d'oiseau. Je ne m'acharne pas trop sur les morceaux de cartilage le long de l'os et je termine le riz. Puis je balance la boîte vide dans une poubelle. Ah, ça va mieux! Je suis graisseux mais remis en forme. Pendant que je mangeais la cajita, sur le Malecón, personne ne m'a adressé la parole. L'espace d'un moment, je suis devenu cubain. Je recommence à marcher le long du Malecón. Besoin de me rafraîchir. Pour finir la nuit je me mets à la recherche d’un soda et de la maison.

Je passe mon dernier jour à La Havane alors que se produit un événement historique: 49 ans après le début de la Révolution, Fidel abandonne le pouvoir à son frère Raúl, apparement dans l'indifférence générale. Le Vedado est calme et baigne dans une atmosphère de prudence. Beaucoup sont restés chez eux ou au bas de leur immeuble, en petits groupes. Sans beaucoup m'éloigner du quartier général, j'ai envie de prendre la température de la rue. Rey, un métis au crâne rasé sympa dont je n'arrive décidément pas à me rappeler le nom et un autre mec – le cousin de Yaimel, je crois – m'accompagnent boire quelques bières en face du glacier Coppelia. C'est une vraie institution habanera et les gens font patiemment la queue pour une boule de glace. Le Coppelia est situé près du coin des rues L et 23, le croisement le plus célèbre du Vedado, le coeur battant du quartier sur lequel se trouve aussi le théâtre Yara et l'hôtel Habana Libre. Assis à une terrasse, avec une canette de Bucanero ou Cristal, selon les goûts, nous pouvons palper un petit peu l'ambiance de la soirée. On ne peut pas vraiment parler de tension, mais derrière ce faux calme, on devine comme une attente, un état d'alerte. Il faut être prêt à tout. Le mec sympa au crâne rasé me montre un voisin du doigt: « celui-là, c'est un gusano », il dit, sur un ton péjoratif. Les gusanos, c'est le surnom des contre-révolutionnaires, les réactionnaires nostalgiques de l'ancien régime aujourd’hui installés en majorité à Miami. S'il est resté, c'est probablement qu'il n'avait pas de quoi faire le voyage.

Ce passage à Cuba ne m'aura pas permis de sortir de la perplexité. La réalité, ou plutôt la surréalité tropicale que j'ai expérimenté ici est complexe, je ne sais pas quoi en penser. C'est un paradoxe constant entre les succès obtenus obtenus dans le domaine de la sécurité, de l'éducation, de la santé, uniques en Amérique Latine, et l'échec économique et la prostitution. Il y a aussi la question de la liberté d'opinion et des restrictions quotidiennes qui jette une ombre regrettable sur cette société égalitaire. Cette journée de transition est peut-être le meilleur moment pour comprendre à quel point les Cubains aussi ont une image contrastée de leur île. Autour de moi j'entends « Fidel Vive! ». En effet, le patriarche vivra toujours dans le coeur des Cubains mais il vit aussi dans leurs complaintes: « Il nous tient tous prisonniers ». Il y a un mélange d'affection sincère et de reproche désabusé comme s'il s'agissait d'un père trop sévère. Mes trois compagnons critiquent les limitations à la liberté de s'exprimer, de sortir du pays, de recevoir librement les étrangers, ils critiquent le système policier et m'expliquent que les flics gagnent plus que les médecins. Mais ils critiquent aussi les gusanos, et parlent avec fierté de la tranquillité de leurs rues, de leurs hôpitaux et de leur connaissance du monde. Ici, le vendeur de soda va débattre avec toi de la politique intérieure de ton pays et soulever des questions auxquelles tu vas être incapable de répondre alors qu'il se contente de vivre avec quinze dollars par mois. Plus incroyable encore, ces mêmes quinze dollars lui permettent de vivre de façon certes humble mais plus décente que son frère colombien qui en gagne deux cents... Mais c'est normal puisque cette île est un paradoxe.
Avant de venir ici, il y a quelques mois, je suis tombé sur un livre de Fidel. C'est la transcription d'une interview donnée à Gianni Mina, un journaliste de la RAI, en 1986. C'est un peu vieux mais j'ai tenu à le lire, pour entendre les paroles du père de la Révolution à la source, avant d'être éditées, retraitées et présentées à travers le prisme occidental. Je suis tombé de haut. Je m'attendais à un discours radical ou même un peu extrémiste conforme à celui qui est présenté comme le dictateur cubain. En fait, j'ai presque ressenti de la déception. Si le discours est par moment exubérant et haut en couleurs comme les caribbéens savent l'être, c'est avant tout un discours humaniste que j'ai découvert, plein de compassion, de tolérance et d'honnêteté. Les principes défendus par le vieux guerrillero ne peuvent être qu'admirés, je l'ai même trouvé trop modéré, loin de l'image diabolisée et caricaturale donnée par les médias occidentaux. C'est dommage que la réalité, comme toujours, n'ait pas pu rester fidèle au principe. Du bord du Malecón, j'ai l'impression qu'il manque peu de chose pour que ça réussisse.

Aujourd’hui je m’en vais. Je quitte cette île et ses gens attachants. Même si jusqu’à la dernière minute le chemin est semé d’embûches. Alors que je prenais un café et un sandwich plus tôt ce matin, près du Habana Libre, une splendide métisse est venue s’asseoir une table devant moi, avec sa copine. Cheveux châtains foncé, ondulés, yeux clairs et peau cannelle. Quant au reste de son corps, perfection et courbes qui rendent fou... Son amie était plutôt pas mal mais je ne l’ai pas vraiment vue. Eclipse totale. Si je ne connaissais pas déjà le système, j’aurais pu changer d’avis et rester pour une fille comme ça. Mais je connais, alors j’ai fini mon sandwich, je me suis levé et je me suis dirigé vers la porte de la cafétéria. Comme c’est toujours les moins mignonnes qui doivent faire les dialogues, la copine m’a interpellé :
- Tu regardais mon amie ?
- Oui, je la regardais.
- Elle te plaît ?
Je suis toujours sincère, même si je savais que cette fois-ci ma sincérité n’allait pas me simplifier la tâche pour me sortir de cette situation. J’ai regardé la métisse dans les yeux et j’ai répondu à sa copine :
- Elle est belle.
- Assieds-toi un moment avec nous, prends une chaise.
- Non, j’ai pas le temps. Et même si j’avais le temps, j’essayerais quand même de dire non.
Et comme j’étais vraiment pressé, je me suis cassé en les laissant me prendre pour un fou.
Maintenant que je suis derrière la porte vitrée de la salle Internet de l’hôtel Habana Libre, j’aperçois la belle métisse qui me fait des signes. Je vais la rejoindre de l’autre côté de la vitre.
- Allez, pourquoi on passe pas un moment ensemble ? si je te plais, ne réfléchis pas autant.
- Ecoute, une prochaine fois j’aimerais beaucoup, mais c’est vrai que je suis pressé. Je m’en vais tout à l’heure. Je prends l’avion.
- Alors pas longtemps, une demi-heure si tu veux.
- Non, je veux pas.
- Cinq minutes ?
- Ça nous mène à rien. Toi comme moi on mérite mieux que ça. On laisse tomber pour cette fois.
Le chauve sympa et sans nom m’appelle. Je suis seulement monté avec lui dix minutes à la salle Internet pour qu’il profite de mon adresse e-mail et qu’il envoie des nouvelles à sa famille. Maintenant, il faut vite que j’aille chercher de l’argent parce que j’ai un dernier business à régler avant de partir.

Hier, à la dernière minute, j’ai fini par me laisser convaincre par Rey et j’ai marché dans son plan cigare. Pendant tout mon séjour il aura insisté pour me débrouiller des Cohiba de la fabrique pour pas cher. Comme il a gagné, il nous reste à passer chez le type qui sort de l’atelier les boîtes de cigares et leur contenu, en pièces détachées, dans ses poches que j’imagine cousues sur mesure.
Le mec en question est un peu nerveux et il demande à Rey :
- T’es sûr de lui ?
Rey le rassure,
- T’inquiètes, c’est un pote.
Le deal se déroule comme prévu, je lâche soixante dollars et je repars avec une boîte de Robusto et une autre de Espléndido Especial, enveloppées dans un banal sac en plastique. Tout est bouclé et je peux désormais aller tranquillement vers l’aéroport, avec mes cigares et un énorme sac poubelle noir qui contient les hamacs ramenés de Colombie.

Je croyais beaucoup à l’idée des hamacs, je pensais que c’était un coup génial. Un coup dans l’eau, oui. En revanche, les cigares de Rey tiendront leurs promesses. A mon arrivée à Paris je contacte un des amis de Rey, Tony el cubano. En lui vendant l’une des deux magnifiques boîtes de Cohiba, je finance tranquillement le coût des cigares et de tous les hamacs. Tout le monde gagne... Gracias Cuba !

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[*] Berimbau: l’instrument de base de la capoeira, qui a la forme d’um arc auquel est accroché une calebasse.

[**] Roda: les pratiquants du jeu de capoeira et la batterie d’instruments se disposent en cercle, la roda.

[***] Angoleiro: joueur ou pratiquant de la capoeira Angola, à la différence du Regional, pratiquant de la capoeira Regional.

[****] A la différence de beaucoup de pratiquants, je ne rentre pas dans la logique de division qui oppose les deux styles principaux de capoeira Angola, plus rituelle et traditionnelle, et capoeira Regional, plus rapide et acrobatique.

[*****] Elegguá: l'un des Orishas les plus importants, celui qui ouvre et qui ferme les chemins. Il dispose des clés du destin et c'est le premier des quatre Guerriers.

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http://www.guije.com/
Je ne suis pas là pour ça, mais pour qui aime Cuba, je recommande spécialement cette belle page Internet, qui a le mérite de ne pas être (explicitement) politisée.

samedi 13 mars 2010

En la boca del león

Dans la gueule du lion



Bienvenue dans la 'gueule du lion'... C'est avec ces mots que Yaimel m'accueille dans son petit appartement du Vedado à La Havane. Ça fait longtemps que je ne suis plus à une semaine près dans mon calendrier alors l'avion faisant escale à Cuba, je n'ai pas résisté à l'envie de passer quelques jours dans la patrie mythique de la révolution. Un petit coup de rhum glacé pour faire descendre la chaleur de l'après-midi et pour remplir le formulaire de visite que doivent présenter les cubains pour tout étranger qui séjourne chez eux. Ah, c'est bon!



Les paroles de Yaimel sont volontairement ambigues. Il me parle des difficultés de la vie, des problèmes économiques et du fait que la gueule du lion, c'est aussi le centre du monde, en quelque sorte. Mon corps se détend sous l’effet du ventilateur et du fauteuil à bascule. Je suis fatigué. Mais je suis là. Comme souvent, mon arrivée s'est révélée chaotique. Et le chaos a commencé depuis le départ de Bogotá.

Un bon prix via Cuba, quelques jours d’escale à La Havane, il ne me faut qu’une réservation d’hôtel, obligatoire pour pouvoir débarquer sur l’île. L’argent étant rare, je débrouille un bon plan avec la fille de Cubana de Aviación, qui connaît une copine, qui connaît un mec... Contacts, coups de fil, négociation, on boucle le deal la veille de mon départ. Je passe la première nuit à l’hôtel et je me trouve quelque chose de plus économique une fois là-bas.

A l’aéroport, je retrouve le type, qui voyage sur le même vol que moi, et c’est là que les choses se gâtent. Il veut que je lui paye toute une semaine d’hôtel, tout de suite et en cash. Trois cent dollars d’un coup, dans sa poche. Va te faire foutre, mec ! tu péux m’oublier.

Je repars voir la fille de Cubana qui m’a vendu le billet. C’est chaud mais elle me donne deux noms d’hôtels pour que je puisse bluffer aux contrôles d’immigration. Elle me promet d’envoyer un fax à l’hôtel Colina pour me faire la réservation de la première nuit. On verra bien comment ça se passe. En attendant, dans la salle d’embarquement, j’interviewe les passagers. Il y a un étudiant cubain qui me passe des tuyaux d’hôtels en cas de besoin sur place.

Quand les portes de l’avion se referment c’est décidé, je choisis le Colina. Le nom plaît à mon sixième sens.



Je bluffe donc tranquillement à l'arrivée à La Havane et je suis plutôt content de moi jusqu'au moment où je récupère mes bagages. Là, les facteurs aggravants s'accumulant, cheveux et poils de barbe un peu trop longs, style décontracté et avion en provenance de Colombie, je suis sélectionné parmi les passagers pour un contrôle douanier approfondi. Avec moi, deux autres personnes partageant ce profil, un mec de 25 ans et une femme, pas à barbe mais baba cool.

Je ne sais pas pourquoi mais j'ai un truc spécial avec les douaniers. Pas tellement avec les flics. Avec eux, j'ai de la chance et je passe bien. Quand je ne peux éviter de leur demander mon chemin ou une information, ils me traitent généralement comme une personne décente. Et je n'ai presque jamais eu de contrôle d'identité abusif du style délit de sale gueule.



Avec les douaniers par contre, je les accumule. Depuis la fois où j'étais coincé dans un embouteillage suspect sur la rue de Rivoli à Paris à 1h du matin. L’embouteillage s'est avéré être un barrage de la douane où les voitures étaient filtrées une par une. Sans hésiter, ils m'ont demandé de descendre et de me mettre sur le côté et ils ont commencé à retourner la voiture avec une envie à peine dissimulée:

- Nous allons fouiller le véhicule. Tenez vous sur le côté et regardez bien ce qui se passe.

Je me suis donc accoudé à la portière passager pour voir ce que le type farfoullait sous les sièges et les tapis avec ses gants en plastique.

- Non! Eloignez-vous, ne touchez pas la voiture!

- Comme vous voulez, mais si je m'éloigne comment je vais voir ce que trafique votre collègue?



Puis la série a continué un jour où je descendais du train à la Gare du Nord, il est vrai en provenance d'Amsterdam, avec des tresses sur toute la tête à la Snoop Dogg. Mais honnêtement, avec une gueule pareille, il faut être con pour penser à ramener quelque chose. C'est ce que j'ai essayé de leur expliquer. Mais après une première fouille sur le quai et une deuxième en me faisant remonter dans le train, ils ne voulaient toujours pas comprendre. J'ai donc dû les suivre dans leurs bureaux, au dixième étage d'un vieux bâtiment transpirant la poussière, au-dessus de la Gare du Nord. Là, j'ai eu droit aux menaces débiles qu'on voit dans les films, que j'avais intérêt à cracher le morceau maintenant ou sinon ce serait pire pour moi après, avec deux abrutis qui faisaient gentil flic / méchant flic. Le reste de l'histoire c'est que j'ai fini à poil en train d'écarter les fesses pour prouver que je n'avais vraiment rien ramené. Je ne veux pas raconter tous les détails de cette humiliation, c'est suffisant comme ça, mais chaque fois que j’y repense, je me dis que c'était sûrement des pédés dépravés qui profitaient de leur boulot. Quel plaisir peut-on trouver à retourner des chaussettes et un caleçon sale et à les sentir pour voir s'il y a des traces de shit? Ils doivent aimer ça sinon ils auraient fait venir un chien.



Ensuite, à El Dorado, l'aéroport de Bogotá, il y a un jour où ils en ont remis une couche, malgré des cheveux courts, un rasage relativement récent, une tenue correcte et un passage sans encombres à travers les trois filtres de sécurité. Ils m'ont fait passer dans une petite salle du terminal d'embarquement pour me faire une radio de l'estomac. Je me suis soumis gentiment à leur déshabillage virtuel et pendant que le troufion de service remplissait son rapport et recopiait avec difficulté mon nom de famille, j'ai aperçu un écusson de la police de Tel-Aviv.

- Ah, vous collaborez avec la police israélienne?

- Quoi?

- Vous travaillez ensemble, avec les israéliens.

C'était l'époque des rebondissements dans le procès de Yaïr Klein, un mercenaire israélien, ex-agent du Mossad

venu entraîner les paramilitaires colombiens.

- Mais t'es quoi toi? t'es flic?

- Non, je demande, juste comme ça. C'est vous qui avez mis un écusson de la police de Tel-Aviv dans votre bureau.

Le type m'a regardé avec un air assassin, l'air de dire c'est pas ton problème. Apparement il venait de se rendre compte que le petit écusson bleu trônait en haut de l'armoire.

- Allez, c'est bon, va-t'en.



Maintenant, à La Havane, avec mes deux compagnons d'infortune, l'histoire se répète. Tant mieux. Je préfère que ce soit avec les douaniers qu'avec les flics, ça veut dire que j'ai un profil de grand banditisme ou de délinquant international, pas de petite racaille à quinze centimes. Moi c'est Vito Corleone, pas Mouloud la terreur du quartier...

Mise sur le côté, attente indéfinie, les deux jeunes sont un peu tendus. Moi je reste calme, l'habitude peut-être. Puis nous sommes séparés et un grand sergent balaise prend mon passeport et me demande de le suivre. Dans la petite pièce, nous transpirons tous, le petit ventilateur rouillé ne fait pas le poids contre la chaleur moite de La Havane. Après les premières questions habituelles, le motif de mon séjour et son lieu, l'hôtel Colina, bien sûr, j'arrive à entamer un contact plutôt chaleureux avec le mec. Ce qui est bien avec les Cubains, c'est qu'ils sont directs et décontractés, même si les uniformés ne rigolent pas avec leur boulot. Il m'avertit qu'ils vont tout fouiller, en détail, et me dit que si je dois déclarer quelque chose, c'est le moment de le faire.

Le déballage commence, laborieux et trop minutieux pour la température qu'il fait. Le sergent et ses deux collègues rigolent de bon coeur aux blagues que je fais chaque fois qu'ils sortent quelque chose de mon bagage. Soudain, l'un d'entre eux met la main dans un sac en plastique qui se trouvait au fond du bagage de soute et des cris de femme excitée commencent à résonner dans la petite pièce. Nous nous regardons tous les quatre interloqués et les cris se font plus fort quand le type sort le petit sac en plastique du bagage. Les gémissements de la femme au bord de l'orgasme couvrent maintenant le bruit du vieux ventilateur. A cet instant, la mémoire me revient en un éclair et je prends ma tête entre mes mains. La pulsion est trop forte et je me laisse aller à un fou rire incontrôlable. Ce connard de Thomas m'a fait ce cadeau empoisonné juste au moment de voyager, et depuis un an, le porte-clefs ‘orgasme sauvage’ voyage avec moi, au fond de mes affaires. Quand le douanier soulève enfin le petit boîtier à cris entre ses doigts, tous m'accompagnent dans mon fou rire. Ils ne résistent pas à l'envie d'actionner de nouveau le bouton du porte-clefs et nous voilà repartis pour trente secondes de gémissements passionnés. Je finis par leur offrir l'objet suspicieux, non sans une pointe de culpabilité envers mon ami Thomas, pour m'être débarrassé de son cadeau de cette façon. Mais dans le fond, je suis sûr que s'il me l'a donné, c'est précisément dans l'espoir de me mettre dans ce genre de situation...



Au bout d'une heure et demie de fouille intensive, je quitte mes trois nouveaux amis et je sors enfin de la pièce étouffante. Le terminal est désert. J'ai raté le transfert pour l'hôtel Colina et malgré mes manoeuvres au bureau chargé des hôtels pas moyen d'organiser quelque chose. Il y a alors un taxi qui veut bien me prendre pour un peu moins cher mais je dois faire le tour du terminal et l'attendre loin des regards des flics parce qu'il grille toute la queue des taxis officiels. Quelques minutes plus tard je suis en route vers La Havane... Le taxi s'arrête à un feu rouge Place de la Révolution. Le chauffeur insiste: « regarde, regarde la fille là, elles sont pas belles les cubaines? ». Il voudrait que je regarde chacune des filles qui traverse la rue. Du boulot en perspective...



A la réception de l'hôtel Colina, le fax de réservation n'est évidemment pas arrivé. Et de toute façon ils sont complets. Je demande alors à la réceptionniste si elle connaît quelqu'un qui loue des chambres dans une maison particulière et elle m'amène Yasser. Je lui fais répéter deux fois.

« Yasser?? mais c'est un nom de chez moi! ». Yassel, comme il le prononce lui-même, c'est en fait un black trapu et sympa, toujours en train de rigoler. Il a l'accent chantant des cubains et chaque phrase est un motif de cris ou d'éclats de rire. Il parle sans arrêt. Et il se retourne sur toutes les femmes qu’il croise, grands-mères comprises. Son pote Yaimel habite dans une petite rue presque en face du Colina. Il loue une chambre propre, avec salle de bain et ventilateur pour la moitié du prix d'une chambre d'hôtel. Ce n'est pas la meilleure affaire du monde mais c'est correct, surtout pour une fin d'après-midi où je sens que jene pourrais plus trouver grand chose.



J'ai maintenant terminé de remplir le formulaire et Yaimel et Yasser m'invitent déjà à les rejoindre le soir pour boire du rhum et aller danser. Je commence par me doucher. Un vrai délice. La fatigue du voyage et la moiteur de l'après-midi s'écoulent doucement au fond de la douche. Je sors ensuite chercher quelque chose à manger parce que j'ai passé la journée entière avec du vent dans le ventre.

Dans le crépuscule du Vedado, j'affronte peu à peu l'absurdité du système double, CUC/peso cubano. Le CUC, c'est le peso convertible, équivalent au dollar, théoriquement réservé aux étrangers, qui vaut vingt cinq pesos cubanos, celui qu'utilisent les cubains. Un truc incompréhensible car il faut un moment avant de savoir si les prix affichés le sont en convertible ou en cubain. Les endroits touristiques, nombreux dans le Vedado, utilisent le CUC et les boulangeries de quartier le peso cubain. Le problème, c'est avec certaines caféterias qui sont entre les deux et qui accueillent un public mixte. De toute façon, quelle que soit la monnaie, tout me paraît horriblement cher. Je marche longtemps dans le Vedado, passe par le Malecón, la rue Neptuno, l'université centrale de La Havane et une diagonale qui me mène de nouveau au Malecón et par laquelle descendent tous les gays du quartier pour se regrouper au bord de mer. A ce moment-là, contrairement à ce que je croyais, mon charisme fait son effet et une patrouille de police m'aborde.

- Citoyen, présentez vos papiers s'il vous plaît.

Ils font une drôle de tête quand ils me voient sortir un petit papier plié en quinze d'une poche secrète. C'est une photocopie du passeport, authentifiée chez un notaire à Bogotá. Je ne suis pas assez bête pour me promener avec l'original. Je leur explique que si je perds ou je me fais voler le vrai passeport, c'est très compliqué et cher à refaire mais c'est une fausse alerte, ils ne me veulent rien de particulier et me rendent vite mon petit papier. Ils me laissent en revanche une impression assez inhabituelle pour des flics, de mecs courtois et respectueux.

J'erre longtemps dans les rues, observant chaque détail des façades fatiguées, écoutant crier les cubains avec leur accent explosif et joyeux, reniflant les odeurs de la ville et du sel marin. Une brise tiède monte du Malecón et je savoure cette sensation délicieuse de chaleur. Mon corps oublie en quelques instants le froid pénétrant des fins de journée à Bogotá. Dans la nuit cubaine, la température est parfaite. Je fais un grand tour qui me mène le long de la moitié du Malecón jusqu'à un grand hôpital dont j'ai oublié le nom. Je prends ensuite par les rues intérieures pour revenir vers le Vedado, laissant derrière moi le bruit des vagues et des conversations animées du bord de mer. Je finis heureusement par trouver une caféteria qui propose un menu certes en CUC mais abordable. Du riz, des haricots, quelques tranches de tomate et un petit morceau de viande grillée aux oignons, mon estomac finit par se taire et se détendre peu à peu. Maintenant je suis d'attaque pour la suite.



La suite, comme j'ai suffisamment marché pour aujourd'hui, c'est retourner voir ce que font mes nouveaux compagnons de quartier. Je les retrouve devant le coin de rue qui fait face à l'hôtel Colina, Yasser, Yaimel et quelques autres dont le cousin de Yaimel et sa copine. Ils m'accueillent avec de grands gestes et sortent une bouteille de rhum et des verres en plastiques cachés dans un buisson. Après avoir fini la bouteille, ils m'assurent que le meilleur endroit pour danser est la discothèque de l'hôtel Colina. La vérité, c'est que c'est un endroit assez quelconque, truffé de touristes où les bons morceaux de salsa alternent avec la variété internationale réchauffée qu'on entend partout. La consolation, c'est la terrasse avec sa vitrola, le juke-box où chacun peut pour quelques pièces reécouter un classique à plein volume et le reste de la rue aussi. Dans la discothèque du Colina, ils essaient tous de brancher les jeunes touristes, belles ou moins belles pour essayer de repartir avec l'une d'entre elles. Moi, elles me laissent plutôt indifférent, ces gringas insipides. A l'heure de la fermeture, on finit par repartir occuper notre coin de trottoir. Je vais avec Yasser à la dernière boutique ouverte du quartier pour aller chercher une bouteille de rhum et payer mon coup à boire. Ils se plaignent tous des difficultés économiques de la vie à Cuba mais cela ne les empêche pas d'être généreux et amicaux. Pourtant, à les voir, ils n'ont pas l'air si mal. Habillés à la mode, belles chaussures et chemises bien repassées, ils présentent mieux que les gens que je fréquente à Bogotá. Ils disent que ce sont des cadeaux de touristes qui sont passés par là et qui leur laissent des habits à la fin de leur voyage. Pour eux, les touristes sont avant tout des portefeuilles ambulants c'est pourquoi ils recherchent leur contact et traînent du côté des hôtels.



Je fais la connaissance de Rey, qui travaille pour une chaîne de télévision et qui a un bon plan cigare.

Rey parle beaucoup, c'est le seul qui peut parler plus que Yasser. Il connaît presque la totalité des gens qui passent dans la rue à cette heure-ci. Comme le reste du groupe, il ne cesse de vanter ce paradis tropical, à la fois gueule du loup et centre de la terre, avec cependant un arrière-goût un peu désabusé, celui de n'avoir pu lui-même aller parcourir le monde et revenir pour se rendre compte qu'il avait raison. Je tâte doucement le terrain de la politique, en jouant au naïf. Les paradoxes affleurent presque naturellement. Ils parlent à mots couverts mais avec spontanéité. Ils sont fiers de ce système auquel ils ont aussi envie d'échapper, fiers de leur résistance au monde qu'ils aspirent à rejoindre, sans vraiment réaliser que s'ils voient le monde avec autant de lucidité c'est parce qu'ils sont justement les produits uniques de cette expérience cubaine. Une éducation supérieure à celle des pays riches dans un quotidien de pays pauvre. Cette combinaison dangereuse n'existe pas dans le reste des sociétés féodales d'Amérique Latine où chacun connaît sa place. Elle est principalement le produit de la crise économique des années 90. A l'âge d'or de la Révolution Cubaine, dans les années 80, ils racontent qu'ils vivaient bien et ne manquaient de rien. C'était avant la fin de l'URSS et le début du tourisme de masse sur l'île. Pour sept pesos cubains ils allaient tirer un coup à l'hôtel Colina et dans tous les hôtels où les touristes descendent aujourd'hui. La vie était moins chère et tout ça leur appartenait.



Rey siffle une mulata, une superbe métisse qui passe sur le trottoir d'en-face, avec un short minuscule et une blouse bien ajustée. Elle vient avec son amie s'asseoir sur le muret, parmi nous. Ils nous présentent et après quelques minutes de discussion elle me demande si je veux aller avec elle passer le reste de la nuit. Je fais un effort de volonté puissant et je lui dis que non. Elle s'en va. Yaimel me dit qu'il n'y a pas de problème, que je peux monter avec elle à la chambre. Puis elle revient. Yasser aussi revient à la charge « si c'est une question d'argent, je t'arrange un bon prix avec elle ou même avec les deux ». Elle repart de nouveau parce que tout ce qu'elle veut c'est travailler. Elle a compris que je ne changerai pas d'avis, même si j'ai refusé la mort dans l'âme et dans le pantalon. Eux non, ils insistent obstinément, toute la nuit, avec cette obsession fixe que je ne peux pas quitter Cuba sans avoir goûté une cubaine. En vrais mâles caribbéens, ils ne peuvent pas imaginer que je résiste à mes pulsions et que je puisse tenir compte d’une relation que j’ai avec une fille qui se trouve à des kilomètres. Ils vivent avec le sang qui bouillonne, l'appétit sexuel aiguisé comme une lame de rasoir brûlante, toujours à cent quarante degrés. En plus, comme ils disent, ce qui se passe ici reste ici.



Depuis le moment où je les ai connus, ils n'ont pas cessé d'insister. Tous avaient des copines ou des cousines à me présenter. Quand Rey ne me parlait pas de ses cigares, c’était pour me dire qu’il avait un bon plan pour moi, avec une ou plusieurs nanas. J'avais beau refuser, ils ne pouvaient pas comprendre parce que pour eux c'était devenu à la fois un business et une façon de vivre. Et puis il y a ce tempérament caribbéen quand même bien obsédé. Chaque femme qui passe dans la rue mérite un sifflet ou un piropo, une sorte de compliment suggestif à double sens ou tout simplement à sens unique, celui de l'insinuation sexuelle voire de l'insémination. Du style « si t'étais une glace je te lècherais ». Elles jouent le jeu, à la fois hautaines et complices, parfois elles répondent ou se contentent d'ignorer la galerie en forçant le déhanchement. Yasser et Rey, par exemple, ne tiennent pas en place, ils sifflent admirativement jusqu'aux grands-mères qui ramènent leur cabas du marché en leur disant que s'ils avaient eu une mère pareille quand ils étaient petits ils n'auraient pas eu besoin de jouets. Toutes y passent, des voisines aux gringas, grosses, maigres, laides ou pire. Malheureusement, à cause de l'arrivée du tourisme de masse, ce naturel volage s'est perverti. La prostitution a envenimé les relations sexuelles et les esprits. La crise économique a achevé d'enfoncer le clou: sexe et argent sont quasi indissociables, et plus seulement pour les étrangers. En réponse à mes interrogations étonnées, Yasser me confie:

- Ici, il n'y a pas de fille gratuite.

- Même pour vous, les cubains?

- Malheureusement, même pour nous.

- Mais si tu rencontres une fille qui te plaît et que tu lui plais, ça se passe pas?

- Ecoute. Moi, sans thune, je me tape personne.



Toi, Yasser, le beau parleur, le beau gosse? Mais qui alors? Qui se tape des vraies meufs et pas des putes? Une réalité à ce point décomposée est dure à accepter et je me dis que Yasser exagère. Je préfère aller me coucher et poser ma gueule de bois sur l'oreiller. Vite, avant que la mulata ne revienne!