jeudi 26 février 2009

La ciudad de los sapos

La ville des crapauds


Les flics sont en train de distribuer des prospectus devant la banque centrale. C'est bizarre. On est vendredi soir et je rentre chez moi. Je suis étonné parce que je n'ai jamais vu les flics distribuer quoi que ce soit jusqu'à maintenant, à part peut-être des coups de matraque. Il faut dire qu'il y a de quoi se méfier de la police dans ce pays.

Comme l'autre fois, le soir, où j'étais devant le centre commercial Terraza Pasteur, un ensemble mal-nommé de trois étages de cybercafés, bars sombres et boutiques de t-shirts bon marché dont l'esplanade n'a pas grand-chose de pasteurisé, en raison des détritus et des personnages peu fréquentables qu'on y trouve en permanence. C'est un immeuble de briques rouges avec une sorte de clocher inattendu qui fait le coin avec la 7e avenue, la Séptima, tout près de chez moi. Devant l'entrée se trouve une terrasse aux marches défoncées où trônait anciennement le buste de ce pauvre Pasteur qui aurait pourtant eu beaucoup à faire face à tant de contamination. Il a été délogé de sa terrasse et aujourd'hui s'y croisent les vendeurs ambulants, de drogues, de bâtonnets d'encens, les hippies, les prostitués et les mendiants, dans un vacarme permanent de vendeurs à la criée qui tentent d'attirer les promeneurs dans un corrientazo aux prix trop bas pour être bon ou dans les échoppes des paisas, sortes de bazars foisonnants où on trouve l'utile et l'inutile à moins de mille pesos. Le tout dans une persistante odeur de lechona, le fameux cochon de lait farci, qu'un propriétaire de café internet a eu l'idée de se mettre à vendre sur le trottoir devant sa boutique, aidé par une vendeuse criarde et appétissante habillée de jaune. Mais bon, je parlerai du Terraza un autre jour, ce n'est pas l'histoire que je veux raconter maintenant. Le Terraza Pasteur est surtout un point de rendez-vous habituel du centre où j'observe le spectacle de la ville en attendant le bus ou des amis. Ce soir là, donc, j'attends, et un mec déboule de la Séptima en hurlant "au voleur! au voleur!". Il s'agite en direction de tous les passants et tape aux vitres des taxis. Puis il se met à courir en direction de la 24e rue. En quelques secondes une patrouille de police apparait, matraque en main, et se met à courser le mec vers le haut de la rue. Un peu plus tard, les deux flics reviennent, trainant le pauvre type bien encadré et bien menotté. S'ils ne sont pas capables d'attraper le voleur, ils peuvent au moins emmener la victime. C'est le bon côté de la politique du chiffre du gouvernement. Et puis ça lui apprendra à se faire voler…


Ma première réaction est donc de me méfier lorsque je lève les yeux et que je vois le flic en train de distribuer les prospectus, quelques mètres devant moi. J'évite habituellement d'avoir à faire à eux. Mais ma curiosité l'emporte et je tends la main pour prendre le petit papier, sans rien dire. C'est à ce moment là que je prête attention à la musique, un rythme de percussions, congas et djembés, qui vient du Parque Santander, tout proche. Les vendredis soirs, c'est normal, c'est Septimazo, la 7e avenue est fermée à la circulation et se transforme en grande zone piétonne, de la Plaza Bolívar à la Torre Colpatria. On y voit quelques animations culturelles, des conteurs, des magiciens, des danseurs, des groupes de musique andine et des rappeurs chrétiens évangéliques. Mais c'est surtout le paradis pour les vendeurs ambulants de toutes sortes et les vendeurs du "marché par terre", qui présentent sur des bâches plastiques à même le sol des contrefaçons, DVD pirates, habits ou artisanat plus ou moins authentiques. Je fais encore quelque pas en direction des percussions et tout d'un coup, mes jambes s'arrêtent. Il y a juste devant moi deux personnages vert olive en uniformes de police taille XXXL, avec d'énormes têtes de souris souriantes dans le plus pur style Disneyland. Ils se dandinent au son de la musique en bougeant leur grosse tête en peluche de gauche à droite. Et pourtant je suis sobre.

Je n'ai pas encore réussi à lire le petit papier que le flic numéro un m'a distribué parce qu'il fait déjà nuit, et puis ces deux souris débiles m'hypnotisent. Je reste là à les regarder sans savoir quoi penser. Quand on parle des flics gentils, ça doit être ces deux là, à tous les coups... La confusion m'envahit lentement, autour de moi, tout est vert olive, le vert olive des Mickeys de contrefaçon, le vert olive des flics qui distribuent les prospectus et je m'aperçois que les types qui jouent des percussions sur les marches du parc sont aussi en uniforme vert olive. Il y a d'autres types verts qui agitent des banderoles de la police métropolitaine et beaucoup d'autres, mais beaucoup trop, qui assistent à la scène. A part moi-même et quelques autres personnes, il n'y a pas beaucoup d'intrus. Les bogotanos, souvent méfiants, ont jugé plus prudent de les laisser en famille. Moi aussi. Je m'arrache à cette sensation d'incrédulité qui me fige sur place et je continue mon chemin.

Quand je peux enfin lire le prospectus, ma conviction de vivre dans un décor de film petit budget s'amplifie encore: "Pour la ville que nous aimons. Tous unis contre le terrorisme. Soutenez votre police nationale en informant aux numéros suivants. Récompense jusqu'à 50 millions de pesos." Putain, c'est la loterie! Dans la grande tradition américaine. Il ne manque plus que le jeu de cartes de George Bush, comme en Irak…

C'est pas beau de balancer, mais ça paie. C'est laid comme un sapo, un crapaud, l'animal à grande bouche qui personnifie les balances en argot colombien par contre il faut croire que ça peut être un métier. Le problème, c'est qu'il faut encore balancer les bonnes personnes pour éviter d'avoir des ennuis. Pour ça, il faut accuser les méchants, mais les méchants qui sont les ennemis des hommes verts, pas ceux qui sont leurs amis. Ça se complique, hein?


Par exemple, il n'y a même pas une semaine, en discutant devant l'immeuble le soir à la sortie de la capoeira, dans le quartier de Chapinero, à vingt rues de la maison, j'entends un énorme coup de tonnerre dont l'écho s'attarde le long de l'avenue Séptima, qui traverse toute la ville. Il pleut sûrement dans le centre. Les vibrations que je sens encore résonner en moi me décident et je dis à mon pote Tullio "je crois que je vais rentrer, mec, si je prends pas le bus pour le centre maintenant je vais me prendre l'orage sur la gueule". Je sens confusément que ça pourrait ne pas être un orage mais je ne suis pas assez parano pour le dire à voix haute, Tullio non plus. Une fois le bus lancé vers le centre, les derniers voyants d'alerte terminent de s'allumer: pas une goutte de pluie, l'air est incroyablement sec et calme, léger comme l'air du soir. Puis au niveau du Parque Nacional, ce sont les sirènes et les convois de police. Ce n'est pas un orage, c'est une bombe au coin de la 32e rue avec la Séptima. Heureusement, elle fait surtout des dégâts matériels.

Comme d'habitude, à peine la bombe a-t-elle fini d'exploser qu'on connait déjà les coupables, la guerrilla. Comme d'habitude, les coupables ne seront jamais attrapés. Soit parce que la vie n'est pas toujours à la hauteur du nouveau western que rêvent les dirigeants de la police métropolitaine et les distributeurs de prospectus, soit parce que ces pauvres guerrilleros ont du mal à être vraiment partout, surtout là où on les voudrait. Et il vaut mieux ne pas appeler pour dénoncer les paramilitaires et les mafias de quartiers qui pratiquent souvent l'extorsion de commerçants dans le centre parce que ceux-là, on saurait où les trouver. L'inverse est vrai aussi.


Alors pour ne pas me faire d'ennemis dangereux, je crois que je vais juste appeler pour leur dire que j'ai vu des mecs louches avec des têtes de souris déguisés en flics. Ils dansaient bêtement au son des tams-tams joués par une bande de jeunes uniformés au crâne rasé qui squattaient les marches du Parque Santander. Des rythmes subversifs joués sur des tambours, des instruments de noirs quand même, tout est dit. Je pense que j'ai des bonnes chances de décrocher le gros lot…


dimanche 15 février 2009

Georges, la Ley 100, Pinochet et les chauffeurs de taxi

C'était une journée pour faire une promenade. Une vraie, une belle promenade au soleil, dans un parc. Mais Georges n'y a pas pensé et, pour une fois, il est allé sagement à l'entraînement. Au lieu de la balade dans le parc il a fait une chute de trois mètres, sur la tête, et il est resté dans sa flaque.

Ce n'est pas de sa faute, mais il a quand même du faire une connerie pour se retrouver là. Rater une des manœuvres de sécurité, probablement. Au théâtre Cádiz, des longs voiles de tissus colorés ont été installés à six mètres de haut, pour les entrainements de danse aérienne. On dirait de grands rideaux comme lorsqu'ils sont ouverts, ramassés au bord de la fenêtre, mais il ne faut pas leur dire ça sinon ils se vexent. Des fois, je vais avec Georges et quelques autres amis au théâtre mais attention, moi je regarde, je ne grimpe pas sur ce traître de rideau. Eux s'en approchent tranquillement, séparent les deux pans du tissu suspendu et montent à la force des bras pour aller s'enrouler et s'accrocher dans la toile, loin au-dessus du sol. C'est très joli à voir et avec un peu d'élégance et de souplesse, ils arrivent à faire des figures superbes, immobiles et arqués, drapés dans le balancement de la toile.

Ils peuvent aussi faire de courageuses acrobaties, des glissades et des chutes effrayantes qui se terminent retenu par la cheville à quelques centimètres du sol, à condition d'avoir correctement fait les nœuds de sécurité dans la toile. Pas Georges. Ou plutôt plus Georges. Il est par terre, dans une flaque de sang, mais il n'a pas perdu connaissance longtemps. A mi-hauteur dans la toile, il a glissé tout droit vers le sol, la tête en avant, comme une fusée à l'envers. Le nœud de sécurité a disparu sans laisser de trace.

Un t-shirt autour de la tête pour stopper le saignement, on met Georges dans un taxi et on fonce avec lui à l'hôpital le plus proche. Il rentre aux urgences avec Leo parce qu'un seul accompagnant peut entrer avec lui dans l'hôpital. Et l'attente commence, la sienne à l'intérieur, la mienne à l'extérieur avec Manuel. Puis les filles arrivent, après avoir remballé les affaires et nettoyé un peu le théâtre. Un groupe de jeunes est arrivé pour se renseigner et venir s'entrainer juste au moment où elles voulaient faire disparaitre la flaque de sang.

- Oh, il y a du sang, quelqu'un est tombé du tissu?

- Non, c'est rien, il a juste trébuché.


Au bout de deux heures, Georges a réapparu dans le couloir vitré. Plus ou moins dans le même état, marchant très lentement, appuyé sur l'épaule de Leo mais il avait maintenant la tête bandée et un papier à la main. En fait, c'est le temps qu'il a fallu pour qu'on lui dise qu'on ne peut pas le soigner ici parce qu'ensuite, le bandage, ça a pris cinq minutes quand Leo s'est mis à gueuler et à râler qu'ils ne pouvaient pas le laisser comme ça. Mais maintenant, il faut qu'on aille à un autre hôpital, tout au sud de Bogotá, une ville étendue comme 17 fois Paris.

Direction le San Blas, où les infirmiers ont redirigé Georges. Seulement, ni eux ni personne d'autre à l'hôpital ne peut nous dire où il se trouve. Ils n'ont pas non plus le numéro de téléphone mais il est au sud. Après plusieurs essais infructueux, on trouve un premier taxi qui connait l'hôpital et un deuxième qui va suivre son collègue. Au bout d'un long trajet, toujours plus au sud, les taxis contournent un grand mur d'enceinte et nous laissent devant le San Blas. Nous sommes au bord de la route, devant une grille imposante et rouillée, de quatre mètres de haut. A côté de la grille, un poste de garde conséquent. Cet hôpital me fait penser à une prison. A l'extérieur, plusieurs petits groupes de personnes attendent. Un chauffeur de taxi et quelques personnes qui attendent des malades se réchauffent autour du chariot du vendeur de canelazo, une "eau chaude" à la cannelle, la canne à sucre non raffinée et à l'aguardiente. Encore une fois, l'accès est restreint et Georges n'a droit qu'à un accompagnant. Il s'éloigne lentement, soutenu par Manuel, de l'autre côté de la grille.

Le vendeur de canelazo est parti et la nuit tombe sur les familles des malades assises au bord du trottoir. Un deuxième vendeur ambulant, une vieille poussette chargée de bonbons, de cigarettes et de paquets de chips s'étire paresseusement et se prépare à rentrer. Georges a l'air parti pour tarder et il fait froid, alors nous allons nous installer à la boulangerie qui fait le coin.

Si nous sommes là devant le San Blas, c'est parce qu'en Colombie il n'y a plus de sécurité sociale. Suite à la Ley 100, une loi présentée en 1993 par le sénateur Alvaro Uribe, le secteur de la santé a été privatisé et le système public a commencé à disparaitre progressivement. L'idée est bien sûr que les entreprises privées puissent faire des profits dans le secteur de la santé. Aujourd'hui, il y a un système complexe et opaque d'assurances privées obligatoires ou complémentaires, les EPS et Prepagadas, pour ceux qui peuvent payer. Ceux-là sont soignés en rapport avec ce qu'ils payent. Les autres, sans moyens, se retrouvent en troisième classe, dans les listings du Sisbén, censé assurer une couverture minimale pour moins cher. Et je ne parle même pas de ceux qui n'ont pas pu monter dans le wagon, sans aucune couverture.

Avec Georges, on ne voulait prendre aucun risque. Il était conscient mais il était tombé de très haut. Et puis c'est un ami. Alors sans hésiter, on l'a emmené à l'hôpital le plus proche, en urgence. Aucun d'entre nous ne le savait, pourtant, comme beaucoup d'autres hôpitaux publics, il venait d'être privatisé. Selon la loi, cela ne veut pas dire qu'ils ne doivent pas soigner les gens, mais dans la pratique... Alors pour se couvrir, ils ont fait à Georges un bandage sur la tête et un papier disant qu'il n'était pas en danger de mort, sans qu'aucun médecin ne l'ait vu! Toute cette queue des urgences pour rien, à part ressortir comme un con avec son papier de diagnostic vital à la main…

C'est dommage. Alors que je suis sûr qu'il doit y avoir d'excellents médecins dans ce pays. J'ai même entendu parler d'opérations qui ne se réalisent presque nulle part ailleurs. Une fois que je feuilletais une revue des étudiants de l'université Javeriana - un établissement privé prestigieux, digne de confiance, à la pointe de la technologie - je tombe sur une double page de publicité très apaisante, aux tons éthérés, verts et blancs. Il s'agit d'une clinique spécialisée dans la chirurgie esthétique, un établissement privé prestigieux, digne de confiance, à la pointe de la technologie. Pas con, en effet, il vaut mieux les formater jeunes, pendant qu'ils ont le cerveau encore mou. En plus, il y a la possibilité d'obtenir un crédit pour financer les chantiers… Je regarde la liste de leurs spécialités et l'une d'entre elles commence par m'amuser: "rejuvenecimiento vaginal". J'ai la chance d'avoir des copines sous la main et en plus l'une d'entre elles a bossé dans les hôpitaux alors je demande:

- Hey, les filles, je sais que ça vous concerne probablement pas mais c'est quoi ce truc de rajeunissement vaginal?

- C'est pour les vieilles. Tu sais, quand elles ont les lèvres qui pendent et le vagin distendu elles peuvent se le faire raffermir.

- Oui, comme ça elles peuvent avoir la chatte d'une fille de quinze ans, rajoute l'autre.

La clarté de leur explication me dérange presque. Malgré moi, je visualise le résultat mentalement. Mais qui peut bien avoir envie de se taper une vieille avec la chatte d'une petite de quinze ans? Je secoue la tête, atterré:

- Putain… C'est vraiment un pays de malades!

- Attends, c'est rien, maintenant on fait aussi du blanqueamiento anal.

- Quoi??

J'ai peur d'avoir bien compris. Du blanchiment anal. Je digère l'énormité de cette invention et je lui dis:

- Mais c'est un truc d'actrices de films porno, ça!

- Non, sérieusement, il y des gens qui le font. Ils disent que c'est plus joli quand le pourtour du trou a la même couleur que le reste de la peau…

- Merde…

Je crois que j'ai envie de pleurer, ou de rigoler, je ne sais pas, ou bien peut-être de gerber, de chier. C'est désespérant. Dans un pays pareil, penser à aller se faire blanchir le trou du cul! Pendant que des gosses de quatre ans trient les poubelles avec leurs parents sur le trottoir d'en face, peut-être les leurs d'ailleurs. Une humanité pareille mérite seulement que le ciel s'ouvre et que le feu se déverse sur toute cette pourriture. Est-ce qu'il peut y avoir une autre forme d'espoir?


Nous restons régulièrement en contact avec Manuel et chaque quelque temps, l'un de nous va a la boutique l'appeler pour avoir des nouvelles. L'attente se poursuit et à travers les bribes de conversation nous suivons le périple de Georges à travers les longs couloirs indifférents de l'hôpital. Lui et Manuel ont du mal à obtenir du personnel une consigne plus encourageante que celle de s'asseoir et attendre. A 19h30, plus de quatre heures après la chute, il semble qu'un médecin va enfin accepter de voir Georges. L'ambiance s'allège un peu et, dans la petite boulangerie du coin de la rue entre cafés au lait et petits pains sucrés, nous aussi nous émergeons de l'étourdissement provoqué par la chute de notre ami. Comment est-ce qu'un type comme Georges, pourtant bien entraîné, a pu tomber? Il avait déjà fait cette acrobatie pas mal de fois. Alexandra et Francia, leurs écharpes nouées l'une à l'autre, repassent la séquence des mouvements au milieu des vitrines de petits pains et essayent de comprendre où est l'erreur. Tout le monde l'a bien vu croiser deux fois les pans de la toile dans son dos. Il n'y a que Leo, pressentant confusément quelque chose, qui lui a demandé s'il était sûr de vouloir le faire. Mais Georges était décidé et Leo a mollement insisté qu'il n'était pas obligé de se lancer et puis a fini par lui dire de bien faire attention.

Encore une heure a passé et je sors appeler Manuel de la boutique d'à côté qui vend aussi des empanadas graisseuses en plus de minutes téléphoniques.

- Alors, il a dit quoi le médecin?

- Rien, ils disent qu'ils peuvent pas le prendre ici. Soi-disant parce qu'il est pas enregistré dans la commune. Ils disent qu'il doit retourner à Zipaquirá. Il est dans le Sisbén de là-bas.

- Quoi?? Mais ils sont tarés ou quoi? Il a trois fois le temps de crever en route, c'est à deux heures d'ici!

- Oui, je sais. Mais on va encore essayer.

- Faut que t'insistes, mec. Etends toi dans le couloir, fais un scandale mais tu pars pas tant qu'ils l'ont pas examiné!

- T'inquiètes, on se tient au courant.

- Ok.

Putain, c'est quand même hallucinant ce truc! Un type se pointe avec la tête qui saigne et peut-être de graves traumatismes et personne ne veut le regarder, on lui dit juste que s'il veut se faire soigner il faut qu'il retourne dans sa ville d'origine, comme s'il s'agissait d'un recensement au temps du Roi Hérode… Finalement ce qui compte le plus pour eux c'est qu'il ne crève pas sur place.


Je reviens à la boulangerie avec ces nouvelles absurdes et, au même moment, la mère et le frère de Georges arrivent de Zipaquirá. C'est une petite ville cinquante kilomètres au nord de Bogotá surtout connue pour sa cathédrale de sel, creusée dans une ancienne mine. La mère de Georges travaille dans une petite boutique qui vend alcools et liqueurs et elle ne pouvait pas quitter son travail jusqu'à l'arrivée du patron. Leo leur raconte la chute, en douceur, en raccourcissant l'histoire de quelques mètres et quelques litres de sang. Je leur dis que Georges est toujours en train d'attendre mais qu'ils vont bientôt s'occuper de lui, qu'il ne faut pas s'inquiéter. La mère de Georges ne sait pas comment nous remercier et nous invite encore à un café. Mais les filles commencent à avoir faim et recomptent leur monnaie pour essayer d'acheter quelque chose à manger. Il y a plusieurs heures, alors que nous arrivions au San Blas, nous avons partagé à quatre le pauvre sandwich jambon-fromage que j'avais préparé ce matin à Alexandra et une banane. A cette heure-ci, à part les pains sucrés de la boulangerie, nous n'avons plus vraiment le choix. Alexandra et moi retournons à la boutique voir s'il reste des empanadas, des beignets de maïs farcis d'un mélange de viande, de patate, d'oignons et de tomates. Par chance, au moment où nous arrivons, la vendeuse sort une nouvelle fournée d'empanadas d'une marmite pleine d'huile sombre et épaisse. On a donc le choix: empanada à la graisse et à la viande ou empanada à la graisse et au poulet. Comme toutes les fritures, si elles sont bien préparées, elles sont délicieuses, sinon il faut avoir très faim.

- On va tout prendre.

- Très bien, ça fera 2000 pesos.


L'attente se prolonge encore et au bout d'un moment, même la mère de Georges n'a plus rien à dire. Là, il faut que Georges sorte vite ou alors qu'ils le gardent pour la nuit. Le nombre de bus qui passe au coin de la rue commence à diminuer et bientôt on sera coincés là. Dernier appel à Manuel pour s'organiser:

- Alors?

- Il est enfin rentré chez le médecin.

Là, le scandale aura finalement pour effet de réussir à voir un médecin. Manuel nous raconte tout le cirque d'engueulades, de cris et de menaces pour qu'on s'occupe de notre ami. Si tu ne saignes pas assez et que tu ne laisses pas derrière toi un sillage de sang et tripes immondes que les infirmiers devront nettoyer, on ne s'occupe pas de toi. La blessure par balle reste encore le meilleur moyen de se faire soigner en Colombie.

Il est 23h passées quand Georges sort enfin, un nouveau bandage sur la tête. Ils lui ont recousu sa grande plaie sur le front mais par contre aucune radio. Juste une ordonnance pour qu'il aille la faire dans sa ville natale, le lendemain.

C'est l'heure de prendre le bus pour rentrer. Comme il est trop tard pour retourner à Zipaquirá, Georges, sa mère et son frère vont venir dormir à la maison, une voisine nous prêtera son canapé-lit. Fin de la promenade, sans parc et sans soleil. La tournée des hôpitaux avec le malade dans les bras a un nom: ici ça s'appelle paseo de la muerte, la promenade de la mort.


Sur le chemin du retour, je repense à la conversation avec le chauffeur de taxi condescendant qui nous a amené au San Blas. Je disais à Alexandra qu'on devrait pouvoir se faire soigner dans n'importe quel hôpital en cas d'urgence. Le chauffeur de taxi a intervenu et a commencé un cours magistral sur la Ley 100.

"C'est que les gens ne savent pas. Avant, la Sécurité Sociale volait tout l'argent. Depuis la Ley 100, on s'est débarrassé de cet éléphant blanc. La gestion du système de santé par les entreprises privées est désormais irréprochable, sans que ce soit plus cher. Le gouvernement élimine les hôpitaux publics mal gérés qui disparaissent ou sont revendus à des cliniques privées."

Bref c'est un monde idéal où tout fonctionne pour le mieux quoique puissent dire les mauvaises langues, à commencer par certains journalistes et les rabat-joie qui n'ont pas pu s'empêcher de mourir devant la porte des hôpitaux.

"Ce qui se passe c'est que les gens ne savent pas où ils doivent aller se faire soigner." Bien sûr mec, mais le problème c'est qu'une urgence ça consiste malheureusement à emmener la victime à l'hôpital le plus proche, sans lui demander son avis ou l'interroger sur l'endroit où elle préfèrerait mourir.

- De toute façon, la seule chose qu'a fait Uribe c'est appliquer le modèle chilien de système de santé – conclut le taxiste.

- Quoi? Celui de Pinochet?

- Oui, exactement – affirme-t-il fièrement, insensible à la provocation.

Alexandra et moi nous regardons en silence, dégoûtés de tellement de propagande. La discussion s'arrête là mais me ramène à une question que je me pose depuis longtemps déjà: pourquoi est-ce que les chauffeurs de taxi sont si souvent fachos? Ici ça arrive régulièrement, en Argentine et en Espagne il y a beaucoup de nostalgiques de la dictature et même en France, quand ce ne sont pas des immigrés, ils sont nombreux à faire des commentaires d'extrême-droite.

Pourtant ce sont des gens qui font partie du peuple, parmi les premiers à être victimes des politiques trop libérales qui vont avec ces régimes autoritaires. Qu'est-ce qui peut expliquer qu'ils soient plus à droite que les autres? Peut-être parce que les dictatures garantissent l'ordre et la bonne circulation? C'est leur travail de rouler dans les rues tout le temps mais ça ne justifie quand même pas les tortures et les disparitions, les paramilitaires et l'ultralibéralisme. Ou alors ça a un rapport avec les voies de bus qui sont toujours à droite?

Je réfléchis toujours à une hypothèse convaincante...