Bouffe-Merde (C'est comme ça qu'on appelle les misérables, au sens propre comme au figuré. Les pauvres types mais aussi tous ceux qui sont mesquins, petits, soumis. C'est très péjoratif mais souvent mérité)
Ici, pas de parrilla pittoresque. Je vais souvent manger au corrientazo. Le soir non, parce que le soir je cuisine toujours: légumes, produits frais, tout bien comme il faut. Par contre à midi je me retrouve généralement au corrientazo de la paisa, un petit local sans porte à la façade colorée en rouge et jaune à cinquante mètres de la maison. Au-dessus de la porte, peint à la main, on peut lire "El Garitero paisa".
Avant d'y aller, je prépare lunettes de soleil, blouson à enfiler à même le débardeur et parapluie. Pas par envie de faire des effets de style, mais parce que le ciel de Bogotá c'est comme les images satellite de Météo France en avance rapide, avec les nuages de toute la semaine qui passent au dessus de ma tête en douze secondes. Il y a des jours où je sors de ma chambre heureux de voir le soleil, puis le temps d'arriver au corrientazo et il pleut déjà!
Ici, le ciel me fait peur. Il y a tellement de nuages, de toutes les sortes et à toutes les altitudes, que parfois je trouve ça oppressant. Des fois, je me couche par terre, sur le dos, dans la cour intérieure de la maison, et je regarde le ciel. Les nuages font la course avec le vent d'altitude et traversent le petit morceau de ciel au-dessus de moi comme des fous. Il y en a, trop lâches ou trop légers, qui se disloquent, d'autres, plus coquets, qui temporisent et tournoient sur eux-mêmes, essayant de nouvelles formes. Les curieux s'observent de près, s'effleurent, se ravisent puis décident finalement d'échanger leurs textures et de mélanger leur blancheur. En fait, tous s'agitent inutilement tandis que les obèses arrivent souvent en fin de convoi, lancés comme des paquebots. Ils engloutissent orgueilleusement les petits flocons insouciants et enflent encore un peu, satisfaits d'avancer dans leur campagne impitoyable pour la domination du ciel. Puis je dois fermer les yeux parce que j'ai le tournis. Je n'avais jamais vu un ciel comme celui de Bogotá.
Pour cette raison, le climat est totalement instable. A défaut d'avoir des saisons, le pays se trouvant juste sur la ligne de l'Equateur, les bogotanos disent qu'ils ont toutes les saisons au cours de la même journée. Et ils ont raison. Soleil, grisaille, pluie, vent, parfois grêle, tout arrive systématiquement au cours de la même journée, il n'y a que l'ordre qui change. Il suffit qu'un nuage passe pour que la température chute de presque dix degrés puis remonte tranquillement même si, vue de Paris, la météo annonce une moyenne de 17 degrés tous les jours de la vie. "En fait il fait toujours le même temps chez vous!" me dit ma tante qui habite à Paris et suit les intempéries du monde entier grâce à la télé par câble. Pour lui donner tort et peut-être même se venger, assez régulièrement Bogotá nous offre des orages de légende, comme celui de novembre 2007, accompagné d'une décharge de grêle qui en quelques minutes va immobiliser les quartiers du centre et recouvrir les voitures jusqu'au toit dans certaines rues. Ces jours-là, dans la maison, c'est l'inondation garantie parce la grêle bouche les siphons et l'eau monte, monte… Putain. Je me revois encore un seau à la main en train de déblayer la foutue grêle pendant tout l'après-midi pour ne pas revenir le soir dormir dans un aquarium… C'est un truc de malade, ce climat de Bogotá. C'est vraiment l'enfant bâtard de la rencontre entre les Caraïbes et les Andes!
Alors quand j'arrive chez la paisa, je lâche les lunettes de soleil et le parapluie et je me remets de mes émotions climatiques avec un corrientazo, un typique repas populaire colombien. Aujourd'hui, je suis sec et à peine assis que la paisa accourt, avec son grand sourire, toujours aimable, pour prendre la commande. Les paisas, c'est les gens de Medellín et des départements avoisinants, une région qui a donné à la Colombie le meilleur comme le pire (Fernando Botero, Pablo Escobar et trois présidents colombiens). En tout cas ma paisa, elle est fidèle à la caricature, l'accent chantant, toujours sympa et toujours bonne commerçante. "Bonjour beau gosse, comment pourrais-je te faire plaisir aujourd'hui?" et heureusement, sans me laisser le temps de douter, elle enchaîne sur l'énumération de la carte. Le menu classique c'est le choix entre deux soupes, entre deux accompagnements, puis viande (bœuf, poulet, porc, foie) ou poisson, et finalement le choix entre deux jus de fruits frais. Pour 4000 pesos, même pas un euro et demi, une bouffe consistante et correcte si tu sais faire les bons choix.
La paisa s'en va et à sa place j'entends la télé, branchée en permanence sur les telenovelas les plus connes que j'ai jamais vues. Ici, on a droit au meilleur de la connerie internationale: Mexique, Venezuela, Argentine, Colombie, il y a une telenovela toutes les heures sur les grandes chaines, cinq coupures publicitaires incluses. Même si la réception est mauvaise chez la paisa, on reconnait bien les personnages habituels: la vieille salope qui s'est fait tirer la peau, le beau-fils aigri, la femme de chambre trop curieuse, la jeune prof de tennis ambitieuse et le vieux riche et fier. Les vieux se tapent les jeunes, la femme de chambre les regarde par le trou de la serrure et chacun de son côté cherche le moyen de récupérer l'héritage.
J'ai à peine le temps de commencer à avaler la soupe que la paisa revient. Encore avec son sourire garni de dents brillantes et aussi avec le plat, une fine tranche de viande très cuite sur le dessus (oui, j'évite le poisson parce que celui-là c'est un affreux animal carré, huileux et pané, qui à l'état naturel tourne sûrement en rectangle dans une cuve de béton surpeuplée). Là, la vieille vient de gifler son fils. Bien fait pour sa gueule, l'insolent!
Sous la viande, c'est toujours une moitié de riz - infaillible dans le corrientazo, une moitié d'accompagnement, et dans les coins du plat une salade rachitique, le plátano (banane plantin) et/ou l'arepa (galette de maïs). Images de la finca, le ranch typique des grands propriétaires terriens colombiens, une superbe demeure perdue entre les caféiers, avec les chevaux qui gambadent en liberté. L'accompagnement c'est généralement des haricots rouges, du manioc, des pâtes, des patates ou des petits pois, au choix. La soupe, elle, contient généralement des patates, du riz ou des pâtes, ce qui fait qu'en un seul repas, on mange entre trois et cinq portions de féculents ou céréales… La fille, Alicia, vient d'arriver chez sa mère, en pleurs. C'est parce qu'elle a ruiné la voiture et ce n'était même pas elle qui conduisait, c'est son copain. Un repas populaire colombien, c'est une dangereuse course à la farine.
Seulement, elle ne peut pas le dire à son père parce qu'il lui a interdit de revoir ce garçon: lui seul sait (et moi aussi) que c'est le fils illégitime qu'il a eu avec la sœur de sa femme, laquelle est morte en accouchant avec son secret. Heureusement, ils mettent plein de coriandre partout, dans la soupe et dans les sauces, et moi j'adore ça.
Quand je repense à ceux qui sont dans l'écran, je me dis que c'est de la silicone qu'on leur a foutu dans la soupe. Ou n'importe quel autre ingrédient qui fait gonfler la poitrine et dégonfler le cerveau. Tu es ce que tu manges m'a dit une fois une copine. C'est vrai. Mais t'es pas obligé d'en arriver là.
Je me rappelle qu'un jour, un pote m'a invité à une fête organisée par la production de la telenovela colombienne la plus regardée du moment. Ils venaient de terminer de filmer les 173 épisodes de la série qui s'abattait tous les soirs sur les foyers colombiens, alors il fallait fêter ça. Une grande soirée dans un bar classe du nord de Bogotá, le 'Punto G', avec rhum, whisky et aguardiente en quantité illimitée et toute la flambante équipe: producteurs, acteurs, réalisateurs, représentants des uns et des autres et bien sûr le mec extraordinaire qui a écrit la série. C'est un peu bizarre de passer une porte, laisser dehors une ville entière qui se roule dans la misère et se retrouver dans ce monde factice de seins parfaits et de verres toujours pleins. L'obscurité aide beaucoup (tout comme le verre plein), et je pourrais presque croire que c'est vrai s'il n'y avait pas le regard triste de Victor Hugo, l'acteur principal, peut-être l'un des seuls qui ne sait pas très bien ce qu'il fait dans cette bouffonnerie. Putain, ça me foutrait les boules de voir ces gens à la lumière du jour. Celle du matin, au réveil, la lumière qui déchire les déguisements et qui règle les comptes, qui montre l'homme comme il est. Mais la nuit est là avec ses bouteilles pour te faire prendre la merde pour des paillettes, les paillettes pour le succès, des seins en plastique pour une entrée au paradis et les narcotrafiquants pour des princes charmants.
L'orchestre joue des classiques de la salsa, ce soir une des actrices fête son anniversaire, et les stars se bourrent la gueule. Ils font comme tout le monde. Seulement, ils croient peut-être qu'ils valent vraiment ce qu'on les paie… Pendant ce temps, les videurs et les gardes armés patrouillent les portes de ce monde parallèle pour s'assurer qu'on ne soit pas dérangé. C'est dommage, parce que dans cette Colombie à part, assez crédule pour se prendre au sérieux, il en reste quelques uns qui ne sont pas encore blindés et méprisants, que j'ai trouvés gentils même.
Après, j'en ai eu marre de boire et je suis retourné respirer du vrai air, qui a l'odeur de la vie qui transpire et de la coriandre, pas du climatisé.
La paisa passe en trombe et me tire de ma rêverie.
- Non non, j'ai rien. Ya plus rien!
C'est Caliche, le clochard le plus sympa du quartier. Je le vois tout le temps et on discute un peu. Il me raconte ses embrouilles et ce qui se passe dans la rue. C'est un ancien du Cartucho, l'enfer sur terre, le quartier le plus dangereux de toute la Colombie, aujourd'hui disparu. Quand je peux je lui fais un sandwich ou lui donne de quoi prendre un café. Il a découpé un fond de bouteille en plastique et il est venu demander un peu de soupe mais la paisa le remballe:
- Mais qu'est-ce que tu crois? Je peux pas te donner à bouffer tous les jours! Moi j'ai aucune obligation envers toi alors va t'en!!
Le pauvre Caliche n'a même pas le temps de répondre que la paisa reprend en agitant les bras:
- Allez, dehors! Tu comprends pas?
Moi, ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi elle a besoin de lui parler sur ce ton. Je ne connais peut-être pas assez la situation pour juger, pour savoir si Caliche est parfois lourd avec elle mais ça me fout mal à l'aise. D'autant plus que lui n'a pas dit un mot et repart, aussi maigre et triste qu'il est arrivé.
Quelques jours après, je suis comme d'habitude chez la paisa avec Alexandra et tous nos amis de la telenovela. Une jeune femme entre avec un bébé. Tous deux ont l'air sales et fatigués. La paisa se transforme de nouveau en monstre hurlant:
- Non, non, en arrière, va-t'en! Dehors, dehors!!
La jeune femme au bébé, apparemment plus à ça près, reste ironiquement au milieu de la salle.
- En arrière c'est pas possible, je ne sais aller que de l'avant.
- Oui ben c'est ça. En attendant, c'est l'un derrière l'autre que tu vas mettre tes pieds parce que tu vas dégager d'ici! Allez! Dehors!
Le masque de l'amabilité de la jeune paisa est définitivement tombé en miettes. Refuser c'est une chose, humilier c'en est une autre. Rien ne justifie de traiter les gens comme ça. Maintenant, toute sa sympathie hypocrite me casse les couilles.
Alexandra termine de manger en silence. Je lui dis:
- On va devoir se trouver un autre resto.
- Oui. C'est ce que je pensais.
- Dommage parce qu'elle cuisinait pas trop mal. Mais moi, je reviens plus chez cette conne de paisa.
- Moi non plus! C'est une comemierda.
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