L'autre jour je me réveille au milieu de la nuit, en sueur, haletant, avec une sensation horrible de mal à respirer. Le voile du sommeil se déchire peu à peu et je recompose quelques morceaux de rêve. J'étais en train de me noyer, avec une impression saisissante de m'étouffer et d'avaler de l'eau. Il y avait un serpent ou une saloperie du même genre qui me tirait au fond de l'eau. Des fois, on sait qu'on rêve, on sent bien que l'histoire n'est pas réaliste. Là, c'était différent, j'y croyais vraiment, d'autant plus que je sentais physiquement le monstre tirer sur ma jambe. Je mets bien quelques minutes pour me dégager de cette sensation et revenir dans la pièce, obscure mais tranquille, sans trace de serpent géant ni de la moindre goutte d'eau, à part dans la bouteille posée près du lit ou sur mon corps encore tremblant. Le silence sec et assourdissant qui perce mes oreilles se dissipe peu à peu dans le noir et les murs
reprennent leur consistance. Dehors, la nuit dort et j'ai l'impression que la lune se marre mais aucune raison de s'inquiéter, je suis à la maison...
La maison où j'habite, c'est un ancien bordel. Pourtant, ça n'avait pas si mal commencé parce qu'à cet endroit fonctionnait l'alliance colombo-tchèque, avec un centre culturel et des activités éducatives. Mais le temps passant, avec le déclin du centre-ville, le manque d'argent et probablement la pénurie de Tchèques en Colombie, le centre culturel a fermé ses portes et a laissé la place à un autre type de centre de la culture, cette fois-ci spécialisé en morpions et autres maladies vénériennes. Le nouveau et heureux propriétaire a donc réaménagé la vieille maison en rajoutant des murs et des portes partout où il pouvait pour créer douze chambres organisées autour d'une cour et d'un morceau de couloir. Pour des motifs techniques, chaque chambre donne donc directement sur l'extérieur (avec la température que ça suppose dans une ville à 2700m d'altitude). Puis même les meilleures histoires ayant une fin, il y a une dizaine d'années, le commerce a cessé d'être rentable et le bordel a fermé.
C'est là que Don Germán, toujours à l'affût d'une bonne affaire, a racheté la maison, déjà équipée et fin prête pour ouvrir une résidence étudiante (suite à un nettoyage général - que j'espère consciencieux...).
Malgré tout cela, je ne suis pas à plaindre, j'ai un logement décent et bon marché, dans un quartier que j'aime bien. Le tout était de bien suivre le conseil du type de l'atelier des chaudières du coin de la rue, qui m'avait dit de ne pas me tromper de porte pour ne pas me retrouver dans la maison voisine des travestis ou dans celle d'en face, habitée par des drogués et des voleurs. De toute façon, je ne me serais pas trompé très longtemps…
Et finalement le centre-ville, malgré ses problèmes, reste l'endroit qui me convient le mieux à Bogotá. La ville a beaucoup grandi au cours des dernières décennies, presque toujours vers le nord et le centre économique de la capitale se déplace dans cette direction, avec les riches qui fuient le centre-ville devenu de plus en plus populaire, comme dans toute l'Amérique Latine. Le centre est donc sale, bruyant, plein de monde, c'est un quartier parfois un peu chaud mais il reste le cœur politique et culturel de la capitale. L'avantage, c'est que je peux aller faire la plupart des courses à pied, prendre facilement les transports et surtout aller au ciné, voir des spectacles et même aller au musée (d'accord, je n'y suis allé qu'une fois, mais on ne sait jamais). Il y a aussi quelques petites salles de théâtre où j'ai vu des pièces, de la danse et des concerts. Je suis proche aussi du joli quartier colonial de La Candelaria, le meilleur endroit pour passer une après-midi ensoleillée à Bogotá, c'est juste à quelques rues de chez moi. Dans le reste de la ville, un grand quadrillage à l'américaine, il n'y a pas grand chose à faire à part aller se bourrer la gueule ou manger au resto. Ici aussi ça m'arrive mais au moins le centre a plus d'âme que le reste de la ville.
D'ailleurs, il en a tellement qu'on dit du centre qu'il est plein d'espantos ou fantômes qui traînent dans les vieilles bâtisses, même si c'est surtout à La Candelaria. Comme par exemple dans l'ancien cloître de la calle 12 et 3a, un magnifique édifice néo-gothique construit autour d'un grand jardin calme, avec des petites fenêtres qui donnent sur les toits tranquilles et fatigués des maisons coloniales. Abandonné plusieurs fois, il a commencé par être un séminaire, puis un couvent de Sœurs Clarisses avant d'être utilisé comme quartier général par le DAS, les services de renseignements colombiens. Jusqu'à ce que deux architectes inspirés le transforment en ensemble résidentiel où j'ai visité un appartement en location à un million de pesos, plus charges. Beau mais lugubre.
Et aller payer une fois et demi mon salaire du resto pour vivre dans un ancien cachot du DAS bourré de spectres et de fantômes, je trouvais que ça faisait un peu cher. J'ai fini chez Don Germán pour 170000 pesos, même pas la moitié du prix des charges du cloître. Ma chambre est petite mais ça suffit largement pour les deux sacs d'affaires que j'ai.
Au moins à la maison, je n'ai jamais vu d'espantos. Juste une sorte de monstre marin avec qui je viens de faire connaissance mais pas de spectre décharné en haillons démodés style XVIe siècle. Le lendemain, lorsque je raconte le rêve à ma copine, elle me dit que c'est normal, ça fait toujours des cauchemars quand on laisse un miroir devant le lit. C'est bizarre parce que presque toute ma vie, j'ai dormi dans des chambres où il y avait des miroirs. C'est vrai que je ne pouvais pas voir mon image dedans comme elle me l'explique mais je reste perplexe. Il y a bien deux ou trois fois où je me suis retrouvé dans des chambres qui avaient un miroir au plafond mais c'était pas pour dormir.
En fait, la veille, Alexandra a ramené toutes ses affaires chez moi et comme je ne savais pas encore où accrocher ce grand miroir, je l'ai laissé contre le mur, juste en face du lit…
Après le rêve, j'ai été tranquille pendant plusieurs jours. Comme j'ai tout de suite enlevé le miroir, j'ai arrêté les expéditions sous-marines. Mais hier, pendant que je faisais la cuisine, on a commencé à discuter des légendes du centre et des espantos, avec Héctor et Paola, deux potes de la maison. Comme tout le monde, ils racontaient qu'il y avait beaucoup d'espantos dans le centre. Je leur réponds:
- Oui, mais ça c'est à La Candelaria.
- Mais par ici aussi il y en a - insiste Paola.
Héctor continue:
- T'as jamais rien remarqué? Moi des fois je sens une présence dans la maison.
- Non, pas vraiment, à part un cauchemar sous-marin que j'ai eu dernièrement.
- Ah bon? Tant mieux, parce qu'il y a un type qui s'est fait buter dans la maison, dans le temps, quand c'était encore un hôtel de passes. Et je crois que c'est toi qui as la chambre du mort...

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