jeudi 26 février 2009

La ciudad de los sapos

La ville des crapauds


Les flics sont en train de distribuer des prospectus devant la banque centrale. C'est bizarre. On est vendredi soir et je rentre chez moi. Je suis étonné parce que je n'ai jamais vu les flics distribuer quoi que ce soit jusqu'à maintenant, à part peut-être des coups de matraque. Il faut dire qu'il y a de quoi se méfier de la police dans ce pays.

Comme l'autre fois, le soir, où j'étais devant le centre commercial Terraza Pasteur, un ensemble mal-nommé de trois étages de cybercafés, bars sombres et boutiques de t-shirts bon marché dont l'esplanade n'a pas grand-chose de pasteurisé, en raison des détritus et des personnages peu fréquentables qu'on y trouve en permanence. C'est un immeuble de briques rouges avec une sorte de clocher inattendu qui fait le coin avec la 7e avenue, la Séptima, tout près de chez moi. Devant l'entrée se trouve une terrasse aux marches défoncées où trônait anciennement le buste de ce pauvre Pasteur qui aurait pourtant eu beaucoup à faire face à tant de contamination. Il a été délogé de sa terrasse et aujourd'hui s'y croisent les vendeurs ambulants, de drogues, de bâtonnets d'encens, les hippies, les prostitués et les mendiants, dans un vacarme permanent de vendeurs à la criée qui tentent d'attirer les promeneurs dans un corrientazo aux prix trop bas pour être bon ou dans les échoppes des paisas, sortes de bazars foisonnants où on trouve l'utile et l'inutile à moins de mille pesos. Le tout dans une persistante odeur de lechona, le fameux cochon de lait farci, qu'un propriétaire de café internet a eu l'idée de se mettre à vendre sur le trottoir devant sa boutique, aidé par une vendeuse criarde et appétissante habillée de jaune. Mais bon, je parlerai du Terraza un autre jour, ce n'est pas l'histoire que je veux raconter maintenant. Le Terraza Pasteur est surtout un point de rendez-vous habituel du centre où j'observe le spectacle de la ville en attendant le bus ou des amis. Ce soir là, donc, j'attends, et un mec déboule de la Séptima en hurlant "au voleur! au voleur!". Il s'agite en direction de tous les passants et tape aux vitres des taxis. Puis il se met à courir en direction de la 24e rue. En quelques secondes une patrouille de police apparait, matraque en main, et se met à courser le mec vers le haut de la rue. Un peu plus tard, les deux flics reviennent, trainant le pauvre type bien encadré et bien menotté. S'ils ne sont pas capables d'attraper le voleur, ils peuvent au moins emmener la victime. C'est le bon côté de la politique du chiffre du gouvernement. Et puis ça lui apprendra à se faire voler…


Ma première réaction est donc de me méfier lorsque je lève les yeux et que je vois le flic en train de distribuer les prospectus, quelques mètres devant moi. J'évite habituellement d'avoir à faire à eux. Mais ma curiosité l'emporte et je tends la main pour prendre le petit papier, sans rien dire. C'est à ce moment là que je prête attention à la musique, un rythme de percussions, congas et djembés, qui vient du Parque Santander, tout proche. Les vendredis soirs, c'est normal, c'est Septimazo, la 7e avenue est fermée à la circulation et se transforme en grande zone piétonne, de la Plaza Bolívar à la Torre Colpatria. On y voit quelques animations culturelles, des conteurs, des magiciens, des danseurs, des groupes de musique andine et des rappeurs chrétiens évangéliques. Mais c'est surtout le paradis pour les vendeurs ambulants de toutes sortes et les vendeurs du "marché par terre", qui présentent sur des bâches plastiques à même le sol des contrefaçons, DVD pirates, habits ou artisanat plus ou moins authentiques. Je fais encore quelque pas en direction des percussions et tout d'un coup, mes jambes s'arrêtent. Il y a juste devant moi deux personnages vert olive en uniformes de police taille XXXL, avec d'énormes têtes de souris souriantes dans le plus pur style Disneyland. Ils se dandinent au son de la musique en bougeant leur grosse tête en peluche de gauche à droite. Et pourtant je suis sobre.

Je n'ai pas encore réussi à lire le petit papier que le flic numéro un m'a distribué parce qu'il fait déjà nuit, et puis ces deux souris débiles m'hypnotisent. Je reste là à les regarder sans savoir quoi penser. Quand on parle des flics gentils, ça doit être ces deux là, à tous les coups... La confusion m'envahit lentement, autour de moi, tout est vert olive, le vert olive des Mickeys de contrefaçon, le vert olive des flics qui distribuent les prospectus et je m'aperçois que les types qui jouent des percussions sur les marches du parc sont aussi en uniforme vert olive. Il y a d'autres types verts qui agitent des banderoles de la police métropolitaine et beaucoup d'autres, mais beaucoup trop, qui assistent à la scène. A part moi-même et quelques autres personnes, il n'y a pas beaucoup d'intrus. Les bogotanos, souvent méfiants, ont jugé plus prudent de les laisser en famille. Moi aussi. Je m'arrache à cette sensation d'incrédulité qui me fige sur place et je continue mon chemin.

Quand je peux enfin lire le prospectus, ma conviction de vivre dans un décor de film petit budget s'amplifie encore: "Pour la ville que nous aimons. Tous unis contre le terrorisme. Soutenez votre police nationale en informant aux numéros suivants. Récompense jusqu'à 50 millions de pesos." Putain, c'est la loterie! Dans la grande tradition américaine. Il ne manque plus que le jeu de cartes de George Bush, comme en Irak…

C'est pas beau de balancer, mais ça paie. C'est laid comme un sapo, un crapaud, l'animal à grande bouche qui personnifie les balances en argot colombien par contre il faut croire que ça peut être un métier. Le problème, c'est qu'il faut encore balancer les bonnes personnes pour éviter d'avoir des ennuis. Pour ça, il faut accuser les méchants, mais les méchants qui sont les ennemis des hommes verts, pas ceux qui sont leurs amis. Ça se complique, hein?


Par exemple, il n'y a même pas une semaine, en discutant devant l'immeuble le soir à la sortie de la capoeira, dans le quartier de Chapinero, à vingt rues de la maison, j'entends un énorme coup de tonnerre dont l'écho s'attarde le long de l'avenue Séptima, qui traverse toute la ville. Il pleut sûrement dans le centre. Les vibrations que je sens encore résonner en moi me décident et je dis à mon pote Tullio "je crois que je vais rentrer, mec, si je prends pas le bus pour le centre maintenant je vais me prendre l'orage sur la gueule". Je sens confusément que ça pourrait ne pas être un orage mais je ne suis pas assez parano pour le dire à voix haute, Tullio non plus. Une fois le bus lancé vers le centre, les derniers voyants d'alerte terminent de s'allumer: pas une goutte de pluie, l'air est incroyablement sec et calme, léger comme l'air du soir. Puis au niveau du Parque Nacional, ce sont les sirènes et les convois de police. Ce n'est pas un orage, c'est une bombe au coin de la 32e rue avec la Séptima. Heureusement, elle fait surtout des dégâts matériels.

Comme d'habitude, à peine la bombe a-t-elle fini d'exploser qu'on connait déjà les coupables, la guerrilla. Comme d'habitude, les coupables ne seront jamais attrapés. Soit parce que la vie n'est pas toujours à la hauteur du nouveau western que rêvent les dirigeants de la police métropolitaine et les distributeurs de prospectus, soit parce que ces pauvres guerrilleros ont du mal à être vraiment partout, surtout là où on les voudrait. Et il vaut mieux ne pas appeler pour dénoncer les paramilitaires et les mafias de quartiers qui pratiquent souvent l'extorsion de commerçants dans le centre parce que ceux-là, on saurait où les trouver. L'inverse est vrai aussi.


Alors pour ne pas me faire d'ennemis dangereux, je crois que je vais juste appeler pour leur dire que j'ai vu des mecs louches avec des têtes de souris déguisés en flics. Ils dansaient bêtement au son des tams-tams joués par une bande de jeunes uniformés au crâne rasé qui squattaient les marches du Parque Santander. Des rythmes subversifs joués sur des tambours, des instruments de noirs quand même, tout est dit. Je pense que j'ai des bonnes chances de décrocher le gros lot…


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