lundi 28 septembre 2009

Cocotte-Minute

Il se passe toujours quelque chose dans le centre. C'est chaud. Bouillant. Et parfois ça explose. Maintenant il y a un attroupement dans la rue, devant ma porte, les flics et une ambulance. Je vois aussi tous les voisins, devant leurs boutiques, avec un air qui va de la préoccupation à la curiosité malsaine. Doña Janet, de la laverie d'à côté, est sur les marches devant la grille bleue, la main devant la bouche, pendant que son mari va et vient d'une boutique à l'autre. La coiffeuse d'en face, le grand-père qui vend des pièces de rechange d'aspirateur, la couturière et le type de l'atelier des chaudières qui m'a fait habiter dans cette maison sans le savoir, tous sont dehors. Il n'y a que l'autiste du magasin d'encadrement et de marqueterie qui est resté dans son local vitré, désert comme d'habitude. Ce type ne parle jamais à personne. Ou alors il est muet.
Moi, j'ai raté la scène d'action. Les portes de l'ambulance claquent et Doña Janet amène des seaux d'eau pour nettoyer la flaque de sang sur le trottoir. C'est un étudiant qui s'est fait poignarder devant la maison, semble-t-il par un autre. Sans attendre l'inspecteur ou le médecin-légiste, Doña Janet a déjà résolu l'enquête: 'une histoire de filles'. Et d'alcool bon marché. Sur le trottoir d'en face il y a un bar. Bizarrement, je n'y suis jamais allé. Pourtant, oui, j'aime les bars. Mais celui-là est une sorte d'ancien garage au rideau de fer perpétuellement baissé. On y rentre par une petite porte sur le côté mais les rayons du soleil, eux, n'y pénètrent jamais. Il ouvre à deux heures de l'après-midi, reggaeton à fond, et se remplit aussitôt d'étudiants assoiffés. En fait, j'ai quand même dû y rentrer une fois parce que maintenant que j'en parle, un vague souvenir me revient. Je vois une grande salle dallée aux murs badigeonnés de rouge et de mauve, aucune chaise ni tabouret, et des rangées de verres sales sur la tablette qui court le long du mur. Au bout de trois pas, j'avais déjà changé d'avis. Par terre, c'était tellement poisseux que j'ai fait demi-tour pendant que mes pieds se décollaient encore du sol. Contrairement aux apparences, l'endroit est fréquenté par les étudiants de la Tadeo, une université privée plutôt coûteuse.
Je me surprends moi-même en m'avouant que je ne ressens aucune peine pour l'étudiant blessé. Ces petits cons de fils à papa peuvent s'entretuer autant qu'ils veulent. Ce qui me fait de la peine, c'est que ces mecs sont l'avenir de la nation, ceux qui se retrouveront par héritage aux commandes du pays. Pauvres mecs. Et pauvre pays.

Mais je n'ai pas le temps de m'apitoyer, il faut que j'aille faire une course au marché de Las Nieves avant qu'il ne ferme. Il y a là-bas un vieux monsieur, Don Jairo, qui vend une herbe miraculeuse contre les puces. Le seul avantage du climat de montagne de Bogotá aurait pu être l'absence de moustiques. A la place, il y a des puces. Cette saloperie de bête est partout! Dans les fauteuils des cinés, dans les vieux bus et dans les vieilles maisons comme la mienne... Quand elles piquent, elles provoquent des rougeurs qui grattent terriblement et qui durent bien plus longtemps que les piqûres de moustique. A la maison, avec les vieux canapés et la mezzanine en bois, elles se reproduisent joyeusement. Et aucun moyen de les faire partir. L'insecticide, le nettoyage à l'eau de Javel, le cirage du parquet, le poison, rien ne marche. Seul un remède traditionnel de plantes permet de gagner certaines batailles et de profiter d'une trêve. Il faut mélanger de l'altamisa et de la ruda, deux herbes que vend Don Jairo au marché de Las Nieves, pour faire des bouquets avec lesquels fouetter le matelas, les draps et les couvertures. Plus on tape fort sur le matelas, plus la trêve se prolonge. Le prix de la tranquillité, c'est que de petits morceaux d'herbe envahissent tous les recoins de la chambre. Et les salopes finissent toujours par gagner et revenir...
Je tourne la clé dans la serrure, difficilement, et je rentre à la maison. Cette putain de porte a besoin d'être réparée. Elle est chaque fois plus difficile à ouvrir. L'autre jour, Alba a même cassé sa clé dans la serrure et il a fallu passer les clés à Doña Janet par la fente de la boîte aux lettres pour qu'elle nous ouvre de l'extérieur. A n'importe quel moment l'un d'entre nous peut se retrouver enfermé à l'intérieur de la maison. Ou coincé dehors avec les travestis et les voleurs.



Je mets de l'eau à chauffer pour faire un café et je regarde les bulles monter dans la casserole. Le centre me fascine, malgré moi. C'est une ébullition permanente de gens, de bruits, d'arnaques, de bousculades, de drames humains et d'évènements insignifiants. Comme des gouttes d'eau sur un fond de casserole chauffé à blanc. J'ai appris à me déplacer avec souplesse dans cet univers instable, entre les odeurs de friture et les fumées mortelles des minibus défoncés, toujours à la limite de la schizophrénie, entre désinvolture et qui-vive. Ici, c'est le royaume de la débrouille et des business à la petite semaine, de la créativité légale et illégale comme du génie criminel. Un pur concentré de Bogotá, au goût violent et amer, traversé par des frontières invisibles mais précises qui délimitent des territoires et des spécialités délictives. Etudiants d'universités privées, vendeurs ambulants et voleurs sans prétention, toutes les populations s'y croisent sur un fond de décadence.
Mon café est prêt. Je le bois debout devant la porte de la chambre en regardant les nuages passer. J'ai encore le temps de me laver les dents et j'y vais. Dehors, El Alemán est à l'affût et m'attrappe à peine la porte fermée. Depuis que je lui ai acheté une de ses sculptures, le joueur de tambour, il essaye de m'en refiler une nouvelle à chaque fois. Il travaille avec des matériaux recyclés et des morceaux de ferraille. Le style dépend de ce qu'il trouve mais elles sont plutôt pas mal, les sculptures, surtout pour des déchets. Il habite la maison d'à côté, celle des travestis, quand il a l'argent pour payer la chambre, sinon il dort dans la rue. Je l'appelle l'Allemand parce que même s'il a l'accent de Cali il prétend être allemand. Parfois il dit que c'est sa femme qui est allemande et qu'il est interdit de séjour là-bas à cause du procès des 8000, le procès de narcotrafiquants le plus fameux de l'histoire colombienne. Aujourd'hui il veut me revendre l'étudiant, une sculpture en fer, bouchons en plastique et un vieux câble électrique. L'étudiant tient sous le bras une sorte de petite boîte en plastique qui représente ses livres et il a une lance dans la main.
- Hey, Alemán, il est plutôt agressif ton étudiant, qui il va planter avec cette lance?
- C'est pas une lance, c'est un crayon, il va en classe. Mais s'il te plaît pas je t'en fais un autre.
- Non, non, c'est bon, tranquille. Mais j'ai pas d'argent là, je te le prends peut-être un autre jour.
Cet autre jour arrivera assez vite. L'Alemán et l'étudiant finiront par gagner et ce dernier me regarde maintenant avec sa lance menaçante du haut de mon bureau pendant que j'écris ces lignes...

Je me dirige donc vers le marché, un petit passage entre deux rues situé en face de l'église de Las Nieves, Les Neiges. Situé en bordure de la montagne, le quartier où j'habite ne porte pas ce nom par hasard. Comme partout dans le centre, la misère y est omniprésente. Insupportable, même. Mais on s'habitue à tout et c'est contre ça qu'il faut lutter. Celui qui passe tous les jours par les coins de rue du centre pour rentrer chez lui manger au chaud s'habitue à l'odeur de la merde, et celui qui est dedans s'habitue à son goût. C'est peut-être ça l'énigme du centre et de la Colombie toute entière. La descente aux enfers se fait centimètre par centimètre, et comme dans une cocotte-minute, quand la température monte, ça siffle très fort mais ça n'explose pas. Ou alors un petit peu. Plein de petites explosions quotidiennes et localisées, tellement quotidiennes que plus personne n'y prête attention. Surtout pas ceux qui ont les moyens de vivre ailleurs.


Pourtant, au début, à la vue de ces armées de miséreux – sans compter ceux qui ne sont pas dans la misère absolue mais qui ont une vie misérable – je croyais que le pays était au bord de l'explosion. Mais je continue de le voir s'enfoncer chaque fois davantage. La soupape est ailleurs, dans la créativité des Colombiens. Pour survivre dans la jungle de béton, ils ont inventé les métiers les plus invraisemblables du monde. Il y a ici toutes sortes de vendeurs ambulants, de produits authentiques ou non, d'artisanat, de fruits, de DVD pirates, de miel de la montagne, d'encens, de chaussettes en laine, de drogue, de chorizo et de patates. Il y a des tatoueurs, des mimes, des hommes-statues peints en centurions romains dorés, des musiciens qui tapent sur des bouteilles en plastique, des conteurs, des dresseurs d'animaux, des laveurs de vitres, des malabaristes et des magiciens, des joueurs de cartes, des crieurs qui annoncent des menus ou des chaussures de sport, des cireurs de chaussures, des brocanteurs, des vendeurs de livres, des photographes et même un fakir près du parc Santander. Les moins doués rangent les courses dans des sacs au supermarché, sans percevoir de salaire, ou s'improvisent gardiens de voitures avec un chiffon rouge dans la main pour aider les heureux propriétaires de voiture à se garer au toucher. Avec ce même chiffon rouge ils peuvent devenir policier de circulation improvisé au coin d'une rue en faisant passer les uns et les autres au risque de leur vie, les automobilistes pressés ne respectant pas les feux rouges et encore moins les chiffons agités par un pauvre type au milieu de la chaussée. Avec un chronomètre ils sont calibreurs d'itinéraire et enregistrent les temps de passage des bus pour chaque ligne. S'ils n'ont rien de tout ce qui précède, ils peuvent encore ramasser un morceau de bâton et taper avec sur les roues des voitures aux feux rouges pour voir si elles sont bien gonflées. Toujours pour une éventuelle petite pièce parfois lâchée par un type moins insensible que les autres.
Certains louent des machines à laver à domicile, à l'heure. Ils viennent la déposer et la reprendre après utilisation. Il est d'ailleurs possible de commander à peu près n'importe quoi à domicile, jusqu'à un paquet de clopes. Tout se vend à l'unité sur les trottoirs, dans les boutiques et à bord des bus: cigarettes, minutes d'appel depuis un téléphone portable, chewing-gums et bâtonnets d'encens.
Habilement, tous ces gens, aussi indigne que soit leur activité, échappent aux statistiques du chômage et sont comptabilisés parmi ceux qui ont un métier. En plus de tous ceux-là, il y a les hordes de mendiants et d'habitants de la rue, comme on appelle ici les sans domicile fixe, des malheureux qui n'ont aucun talent particulier ou bien qui ne peuvent pas investir dans un stock de départ pour devenir vendeurs ambulants.
Décidément, malgré les ressources quasi-infinies des Colombiens, c'est incroyable que la situation sociale n'ait pas explosé.

J'arrive au niveau de la Séptima, la septième avenue, devant le centre commercial Terraza Pasteur. Trois étages malsains de petits bars obscurs à la musique assourdissante, quelques boutiques de fringues et des cibercafés bon marché avec des boxes où les pervers du quartier se masturbent tranquillement en matant des sites porno. Au rez-de-chaussée, côté extérieur, deux boutiques vendent des empanadas, du poulet frit et de la bière à peine fraîche. Et puis il y a les glaciers. Autour du Terraza Pasteur, en moins de 100 mètres, on compte sept glaciers. Quatre d'entre eux sont agglutinés sur la façade nord du centre commercial, autour d'une des entrées annexes. C'est là qu'attendent les garçons. Ils attendent que passent les vieux pervers ou un taxi pour les emmener travailler. Tous sont très jeunes et beaucoup d'entre eux sont mineurs. Habillés à la mode, parfumés et soigneusement coiffés, ils ont presque l'air de petits minets des beaux quartiers, sauf que s'ils étaient vraiment des beaux quartiers ils ne seraient jamais là à attendre devant Terraza. Deux ou trois ont un aspect un peu efféminé androgyne mais aussi jeunes, ce n'est même pas choquant. Dès le milieu de l'après-midi, à peine le soleil commence à descendre, ils se retrouvent devant les glaciers pour se vendre au premier venu. En fait ils se donnent plus qu'ils ne se vendent. Les meilleurs d'entre eux arrivent à prendre 30000 pesos par coup mais pour les autres, c'est à peine la moitié, négociable en 12000, tout juste quatre euros. J'ai mis un moment avant de comprendre ce qui se négociait à cet endroit, bien que j'y passe tous les jours. Je les avais trouvés bien habillés et un peu trop arrangés mais je n'imaginais pas que ces enfants en train de lécher des cônes aux couleurs artificielles et écoeurantes étaient en fait là pour se prostituer. Terraza Pasteur, comme je l'ai appris par la suite, est un centre connu de prostitution masculine. Pour cette raison, les glaciers de Terraza me dégoûtent. Pas seulement parce qu'ils vendent des glaces insipides et chimiques à 500 ou 1000 pesos, mais parce que je les associe inévitablement au business sordide qui les nourrit. Chaque fois que je vois un des ces gosses avec son cône éclatant, je ne peux m'empêcher d'imaginer un vieux dégueulasse qui lui demande: « tu préfères ta glace avant ou après que je t'encule? ».
En tournant le coin de la rue sur l'avenue Séptima, la situation n'est pas beaucoup plus reluisante. Au milieu des vendeurs ambulants et des vendeurs à la criée, il y a toute une bande de hippies drogués, faux artisans et vrais dealers qui occupent l'esplanade du Terraza jour et nuit. Toujours avec un tube en carton autour duquel sont enroulés les mêmes éternels bracelets et colliers invendables, ils abordent les passants pour leur proposer herbe, coke, bazuco, ecstasy, LSD voire plus. Ils ne sont pas méchants, juste un peu lourds. A l'autre coin de l'esplanade se postent quatre ou cinq distributeurs de prospectus. Sur les petits papiers de deux centimètres sur cinq, de la pub pour des sex-shops avec DVD, cabines, accessoires, labyrinthes sexuels et salles communes. Il y en a pas mal dans le coin, en fait, bien qu'ils soient toujours invisibles, cachés au premier étage d'une cafeteria anodine ou d'un restaurant de quartier. Maintenant je regarde d'un autre oeil ces grosses femmes à la double vie, qui servent aimablement des jus de fruits et des empanadas aux familles le dimanche en même temps qu'elles font tourner leur sex-shop en tenancières implacables.
Sur l'esplanade, il y a aussi un groupe de jeunes avec tout l'attirail des pseudo-rappeurs. Pantalons larges, maillots de la NBA, grosse chaîne dorée et casquettes de travers, ils se déplacent toujours en groupe et traînent régulièrement sur les marches défoncées du Terraza. Petits braqueurs et voleurs à la tire, ils travaillent plutôt du côté de San Victorino, l'énorme district commercial du centre où arrive toute la production en provenance de Chine. Du côté de Terraza, ils sont généralement sages même si je les ai déjà vus braquer un des pauvres petits pédés des glaciers. En dix secondes ils l'avaient délesté de son argent et son portable à la vue de tout le monde, devant la boutique où j'étais en train de passer un coup de fil. La seule consolation pour l'adolescent, c'est qu'il pourra sûrement racheter son propre portable pour moins cher qu'un neuf à la 13e rue non loin de là.

Je passe souvent par Terraza parce que c'est sur mon chemin. Chaque fois que je dois prendre un bus, c'est le passage obligé par cette cour des miracles toujours en effervescence aux amoncellements de poubelles éventrées en permanence. Les chiens errants et les bannis de la société viennent y trouver un dernier recours entre les ordures, un espoir de survie dans un os de poulet mal nettoyé. Plus qu'un lieu, c'est une fresque vivante de la décadence fascinante des hommes, particulièrement le dimanche soir, une fois que les commerces les plus honorables ont fermé leur portes et les familles rentré leur enfants. Situé sur des lignes de forces invisibles, c'est un endroit doté d'un pouvoir d'attraction étrange, un des points chauds où prendre la température du centre et de toute la ville.
Je traverse la rue. En face de Terraza Pasteur il y a le Teatro Esmeralda Pussycat, une salle de cinéma à l'ancienne qui passe des films X comme au siècle dernier et de laquelle sortent de vieux monsieurs maigres à la cravate trop ajustée. J'avoue que ce vieux ciné a toujours éveillé ma curiosité. Il doit y avoir quelque chose de bizarre à se retrouver dans une grande salle décrépie, avec quelques pervers incorrigibles la main dans leur pantalon, en train de faire ce que les gens normaux font chez eux, le reflet blafard du grand écran illuminant leurs visages crispés. Peut-être qu'un de ces jours j'irai y faire un tour. Je pourrais toujours prétexter que c'est pour l'intérêt littéraire du lieu.


Mais pas aujourd'hui, je me contente de passer devant et je croise un personnage étrange que je vois souvent à cet endroit. C'est un grand black tout maigre avec un vieux chapeau melon autour duquel un bandeau trop long a été noué. Il est torse nu sous une veste de costume élimée et ses chaussures sont trouées. D'après ses habits et son aspect, il vit visiblement dans la rue. Ce qui a toujours attiré mon attention, c'est sa guitare. Il porte sur l'épaule une vieille guitare défoncée, sans cordes. Comment un musicien peut-il jouer sans cordes? Il marche toujours à grands pas désinvoltes et parfois il chante. Mais il ne demande jamais d'argent et ne parle jamais à personne. J'ai l'impression que ce type marche sur le même trottoir que moi mais que sa tête est sur une autre planète. Chaque fois que je le vois, je me demande de quoi il vit.
Je continue sur le même trottoir en direction du marché de Las Nieves. Il y a une galerie d'artisanat colombien et des restaurants. Dans le pâté de maisons suivant, il y a la Cinémathèque Distritale et le Théâtre Municipal Jorge Eliécer Gaitán, le plus fameux de la ville. Plus loin, de l'autre côté de la rue, il y a le Casino Caribe, responsable de la ruine de tant de familles de cachacos, les authentiques bogotains, et de si peu de voyages triomphants aux Caraïbes. C'est ça, le centre, un mélange de grandeur passée et de décadence bien présente. A en croire ce que j'en dis, on pourrait penser qu'il s'agit d'un quartier rouge mais ce n'est pas tout à fait vrai. Il y a bien un vrai quartier des bordels du côté de la 22e rue au niveau de l'avenue Caracas, mais le centre c'est surtout un pot-pourri, un résumé de toutes les facettes de la ville. Si j'avais le temps, je parlerais aussi de l'énorme zone franche de San Victorino, des boutiques de tissus des Libanais et des Palestiniens qui se trouvent en-dessous du Palais de Justice incendié par les tanks de l'armée il y a vingt-cinq ans, de l'avenue Jiménez et des vendeurs d'émeraudes et peut-être même du passage Hernández, une charmante galerie au toit de verre qui rappelle le passage Brady version colombienne, avec ses plantes suspendues et de vieux commerces typiques du centre de Bogotá. Au premier étage insoupçonné de la galerie Hernández court un balcon derrière lequel s'abritent encore quelques vieux tailleurs nostalgiques, restés figés dans les années cinquante, et qui n'attendent plus de clients depuis longtemps déjà.




Pour l'instant, je poursuis ma route et j'arrive au niveau de la placette de Las Nieves. Il faut que j'arrive au marché avant que Don Jairo ne ferme son échoppe sinon c'est encore une nuit de démangeaisons infernales en perspective. La place s'étend d'un côté de la Séptima, en face de l'église de Las Nieves, une belle et vieille église en briques rouges et blanches avec de grandes portes en bois gravé entourée par une grille souvent fermée. Cachée et poussiéreuse, elle veille sur le passé, sur l'histoire du quartier. Elle contraste doucement avec les immeubles laids et défraîchis qui constituent le centre, des constructions sans âge et sans mémoire qui nous ancrent irrémédiablement dans une époque grise.
La petite place de Las Nieves est désormais déserte, à l'exception de la statue et des cireurs de chaussures. Ça fait un moment que les vendeurs ambulants ont été délogés. Par la force, bien sûr. Ils plantaient leurs stands plusieurs jours par semaine pour vendre de l'artisanat, de la brocante ou des produits miracles pour maigrir ou déboucher les éviers. Mais la mairie, avec le concours de policiers brutaux et lourdement armés les a expulsés, quand bien même ils avaient signé un accord pour pouvoir rester sur la place. J'étais présent ce jour-là et j'ai assisté à l'injuste destruction des stands et des marchandises par les gorilles de la Police Métropolitaine. J'ai longuement parlé avec les vendeurs ce jour-là et les jours qui ont suivi. Leur lutte était encore plus dure qu'il n'y paraissait, étant pourchassés par les autorités dans la plupart des lieux, exterminés et menacés dès qu'ils essayaient de s'organiser pour parler d'une seule voix. En quelques mois, cinq d'entre eux avaient été abattus, à commencer bien sûr par les leaders du mouvement. Un mouvement pourtant bien peu combatif, évitant toujours la confrontation et revendiquant seulement le droit de pouvoir travailler. Pour José, l'un des représentants des vendeurs ambulants, l'origine de la répression était claire, la collusion entre les autorités et les groupes paramilitaires soi-disant démobilisés ainsi que le Plan Centro. Le fameux plan Centre, que j'avais déjà entendu mentionner à plusieurs reprises, consiste à récupérer toute la zone, la « nettoyer » et la transformer en pôle dédié aux universités et au commerce de la culture. Sur le papier, ça pourrait être pire. Dans la réalité, ça l'est. La plupart de ces universités sont des entités privées et élitistes avant tout tournées vers le business. Quant à l'aspect culturel, il se développe au profit de grands multiplexes du type Cine Colombia qui vendent surtout du pop-corn, au détriment des petits théâtres indépendants. Mais avant cela, il faut assainir la zone. Ce sont les paramilitaires qui font le sale boulot. N'ayant plus d'existence officielle, ils ont les mains libres pour agir. Les autorités n'ont soi-disant pas connaissance de leurs agissements et leur factures passent sur le compte de la délinquance commune. Ensuite, on peut racheter les parcelles, faire fuir le petit peuple en montant les loyers et passer à la phase de reconstruction d'un centre rentable et aseptisé. Dans la rue où je vis, une des universités privées est en train de racheter systématiquement toutes les maisons.

En contrebas de la place se trouve le marché. Mais aujourd'hui il y a quelque chose de bizarre. Un grand attroupement de personnes au milieu même de la rue, entre l'église et la place, la circulation coupée et un cordon de police. Je m'approche et je distingue du matériel de prise de vue: spots de studio, diffuseurs, réflecteurs. Tout est aménagé comme pour une séance de photos ou un tournage mais il ne se passe rien pour le moment. Il y a là une vendeuse ambulante qui tient un grand bouquet de ballons multicolores et des types qui pourraient être les photographes. Soudain, la porte d'une camionnette aux vitres fumées s'ouvre et une femme descend. Elle est enroulée dans une sorte de couverture et elle prend place au milieu du set. Visiblement elle est mannequin, plutôt pulpeuse, et si ce n'est les retouches un peu exagérées de son chirurgien, elle est pas mal. Un des types vient retirer la couverture et un autre lui place le bouquet de ballons dans la main. Le photographe se précipite pour faire les clichés. Une femme à poil, ou presque, en string, les jambes écartées et les bras croisés, avec des talons aiguille et une grappe de ballons colorés dans la main, en pleine avenue Séptima, devant l'église de Las Nieves. La réaction du public attroupé ne se fait pas attendre, cris, sifflets et exclamations choquées ou amusées. La femme écarte les bras et découvre ses seins énormes pour une dernière série de photos. Ensuite, le type de la couverture revient, emballe la femme dedans et l'aide à remonter dans la camionnette. Les techniciens démontent le set en vitesse, débranchent les spots et chargent le tout à bord des véhicules. L'un d'entre eux rend les ballons à la vendeuse ambulante et les policiers rouvrent le trafic, rendant la Séptima aux bus, busetas et taxis enragés.
Conscient d'avoir assisté à une scène étrange et éphémère, je traverse la place et arrive enfin à l'entrée du marché. Il y a effectivement un peu de voyeurisme dans la démarche: parachuter cette poule de luxe dans un endroit où elle ne mettrait jamais les pieds, encore moins sans habits, au milieu des pauvres gens ordinaires, utiliser les ballons de la gentille vendeuse sans aucune contrepartie et s'enfuir sous la protection de la police. Je n'ai rien contre l'art et encore moins contre le nu sinon il y a quelques mois je n'aurais pas posé à poil pour des étudiantes de photo d'une école d'art du quartier de Teusaquillo. C'est cette attitude de rapaces qui me laisse un goût malsain.


Dans la première allée sur la droite se trouve l'échoppes aux herbes miraculeuses. Heureusement pour moi, Don Jairo est toujours là. Tout autour de lui, sur les murs et au-dessus de sa tête pendent des bouquets d'herbe aux différents tons de vert. Il donne à la vieille dame devant moi une herbe à infuser pour éviter les difficultés respiratoires. Sans rien lui commenter du spectacle absurde qui avait lieu dehors, je lui demande pour 500 pesos d'herbe magique. Sobre et efficace, il taille dans un buisson de ruda qui se trouve à sa gauche, presque sans regarder, complète avec les brins d'altamisa, tire un morceau de vieux journal et me tend un petit paquet ficelé en quelques secondes. Merci Don Jairo. Il ne reste plus qu'à rentrer fouetter matelas, couvertures, sol et murs. Peut-être que quelques prières et une branche d'eucalyptus brûlée au centre de la chambre amélioreront les résultats? Mais je suis lucide, je sais qu'il s'agit d'une bataille chimérique, toujours perdue. De 500 pesos en 500 pesos, d'une semaine sur l'autre, je nous assure seulement quelques nuits de tranquillité. Je préfère acheter peu parce que j'ai l'impression que l'herbe est plus efficace quand elle est fraîche. Les puces reviendront, comme toujours, mais je repartirai chez Don Jairo tant qu'il le faudra.
Quelques jours plus tard, alors que je reprends le chemin du marché de Las Nieves, je vois la pute à poil dans le centre en couverture de la revue Soho. Elle est dans tous les kiosques. Soho, c'est une publication à la con, une sorte de Elle de seconde catégorie qui parle de gens célèbres, de mode et de régimes. Sur la photo, la pute a l'air contente, il fallait voir la tête qu'elle faisait quand elle est descendue de la camionnette avec sa couverture! Pour eux, c'est ça le centre, une sorte de zone exotique et pittoresque où aller faire des clichés alternatifs, voire underground. Un décor de bitume, délabré et un peu osé, qui sent la Colombie moyenne et populaire. Abrutis! Ils ont rien compris. Le centre c'est une marmite. Et la pression monte...

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