Dans le ventre de La Havane
Dans les jours qui suivent, je continue d'explorer La Havane et je marche, sous le soleil, lentement mais longuement. Cette ville me plaît. Je tombe sous le charme fou de la vieille Havane, une ruine splendide. Contrairement aux autres villes on dirait qu'ici, la dégradation va bien à ces quartiers et à ces vieilles façades. Elle leur confère un supplément d'âme. Une fois retapés et repeints, les vieux immeubles de la Habana Vieja ressemblent malheureusement aux bâtisses d'époque de Disneyland. Il faut que la brise marine les grignote doucement et efface leur peinture pour qu'ils se chargent peu à peu d'histoire et étendent sur la ville cette atmosphère intemporelle. La magie de La Havane ce n'est pas seulement d'avoir arrêté le temps dans les années cinquante, c'est surtout d'avoir laissé se déposer les années et leur poids sur les murs, les façades et les portails sans opposer de résistance. L'unité de la ville se construit aujourd'hui sur une palette harmonieuse de tons pastels un peu fanés. Bien entretenues, les rues de la ville pourraient être un décor d'autrefois, comme au cinéma. Ce qui les ancre dans l'actualité c'est l'aspect jauni de l'image qui trahit les années passées. Alors que les villes du monde se modernisent pour rattrapper l'horloge qui court, La Havane nous rappelle que le monde a vieilli.
Mais la ruine résonne de la vie cubaine, musicale et colorée, loin de la ville-musée. Des édifices chancelants, à peine le soleil descendu derrière les toîts, les Cubains sortent se rafraîchir. Ils se rassemblent au bas des immeubles ou vont s'asseoir sur le bord du Malecón, en riant fort. Quand il y a un peu de rhum pour animer les discussions, tant mieux, et puis ça doit inspirer pour les piropos. Tout le monde ici est jovial et bruyant. Avec moi, les gens sont directs et amicaux, ils me tutoient comme si j'étais leur pote. Sur le Malecón, ils m'abordent souvent, en général pour me proposer un petit business - cigare ou autre - ou pour me trouver une fille, mais on discute toujours de manière détendue et joyeuse. J'apprends beaucoup de cette façon. J'aime parler avec eux parce qu'à travers leurs histoires personnelles et ce qu'ils disent de leur île transparaît la volonté d’un peuple fier et admirable, qui lutte sans relâche. Tout ce qu'ils ont, ils l'ont construit à la force de leurs mains. Cette attitude se reflète même dans l'attitude physique des Cubains. Ici, personne ne se traîne, l'air abattu et la tête baissée. Même les vieux se tiennent droit, le regard clair et le menton fier. « De toute façon, tout le monde ici pratique un sport » me dit un black massif qui balance ses jambes au dessus de la mer, à califourchon sur le mur du Malecón, et je constate sans problème que les jeunes cubains sont généralement athlétiques. Je pourrais rester des heures à traîner là, à les écouter parler, ne serait ce que pour me laisser emporter par la musicalité fascinante de leur accent rieur.
En marchant dans La Havane, tous mes sens enregistrent cette plongée dans le bain-marie caribéen, à la manière d'une boîte noire. La douceur moite et l'odeur de la mer m'enveloppent, tandis que je savoure les éclats de voix et de musique qui accompagnent mes pas. Comme il y a peu de voitures, les bruits de la ville se prolongent le long des trottoirs et se laissent attraper. Dans la lumière dorée de l'après-midi, je vois défiler les ombres de ces corps quasi-parfaits. Tous les corps cubains, de femmes ou d’hommes, portent la sensualité à fleur de muscle, dans un éventail magnifique de tons allant de la cannelle à l'ébène. Au fur et à mesure de mes pas à travers les immeubles défaits et les conversations de rue, je ressens peu à peu la déliquescence tropicale qui me baigne, cette ambiance à la Pedro Juan Gutiérrez, cynique et fiévreuse, qui me ramène sans arrêt aux nouvelles de l'auteur. J'aurais voulu me souvenir des noms de rues et de quartiers qu'il évoque pour retracer avec lui cette carte des tripes de La Havane. En fait, presque tous mes sens se nourrissent de La Havane. Je me rends compte que ça fait longtemps que je n’ai rien mis en bouche. C'est qu'ici, si tu veux pas manger une pizza en carton, la nourriture de la rue est vraiment trop chère. Mais bon, c'est seulement une semaine à tenir...
J'arrive aux jardins du Capitolio où un son familier m'attire inévitablement. Quelques cubains, un berimbau*, et des t-shirts jaunes caractéristiques de la capoeira Angola... Je décide de m'entraîner un peu avec eux, et dans la roda**, la communication se fait naturellement par le langage universel du jeu de capoeira. Misael est en charge du groupe. C'est un personnage calme, grand et mince. Avec ses lunettes carrées et son élocution lente, il fait penser à un intellectuel de la capoeira. Et sans le t-shirt jaune il pourrait tout aussi bien être philosophe ou maître de méditation. Après la roda, il me dit :
- Tu joues bien, pour quelqu’un qui n’est pas angoleiro***.
- J’aime le jeu d’Angola. Et puis je suis capoeira, point. Je n’aime pas les étiquettes. Pour moi, la capoeira, c’est un tout. Angola ou Regional, on est tous de la même famille****.
Misael conclut, sentencieux:
- Toi, tu vas droit vers l'Angola.
Bon, il a peut-être raison. En tout cas, je suis content de cette rencontre, c'est la première fois depuis que je suis arrivé ici que ma relation avec quelqu'un n'est pas biaisée par le fait d'être étranger. Avec toutes les personnes du groupe je retrouve cette relation normale qui me ramène à un contexte familier. En plus, Misael me raconte que le groupe travaille avec une instructrice de capoeira brésilienne qui est établie à Bogotá et que, bien sûr, je connais...
Je reprends ensuite vers le Malecón en longeant l'hôtel Inglaterra, un monument national du 19e siècle, d'inspiration baroque qui est aussi le plus vieil hôtel de l'île. En arrivant au bord de mer, je revois passer un type tout habillé de blanc que j'avais salué un peu plus tôt. Il commence à parler avec moi et me dit qu'il s'appelle Yenier. S'il est habillé en blanc de la tête aux pieds, c'est parce qu'il se prépare à devenir santero. Les santeros sont les personnes qui officient dans la religion afro-cubaine de la Santería. Les cubains parlent « d'entrer en religion » quand ils commencent à rendre un culte aux Orishas, les divinités du panthéon Yoruba (une des ethnies africaines emmenée en esclavage par les Espagnols) qui ont été syncrétisées avec les saints catholiques. Souvent, c'est pour résoudre un problème, de santé, de travail ou de famille. Ils s'initient accompagnés par un santero ou un babalao, reçoivent les colliers de leurs santos ou Orishas,qui leur accordent leur protection en échange de certains rituels. Les initiés qui veulent devenir santeros suivent ensuite un rite de préparation et de purification qui peut durer un an et qui comporte certaines règles et traditions comme le fait de s'habiller en blanc ou de ne pas recevoir certains objets directement dans la main.
On discute un moment puis je me dis que je peux l'accompagner dans sa balade au lieu de continuer tout seul. Lui est ravi de discuter avec moi et me raconte comment il a connu une Française avec toute sa famille l'année dernière, tout en faisant des allers-retours sur le Malecón. A part les quelques règles religieuses qu'il doit observer, Yenier est un cubain tout à fait normal qui ne laisse pas passer une femme sans se retourner. Il est moins audacieux dans ses piropos que la bande du Colina mais il n'en rate aucune. Je prends des notes: « J'aimerais être la selle de ta bicyclette. A quelle heure ouvrent ces jambes? ». Il y en a qui sont plus romantiques mais c'est moins drôle. Sa condition de futur santero lui vaut un certain respect auprès des cubaines. Ce n'est pas que ça leur plaît mais ça génère une sorte d'amabilité mêlée d'une pointe de crainte. Qu'on soit ou non dans la religion, il vaut mieux être en bons termes avec les santeros. D'ailleurs, les hommes aussi saluent Yenier respectueusement et lui envoient leur bénédiction.
Il me dit qu'il veut lui envoyer des livres avec moi, si ça ne me dérange pas, et qu'il peut me les amener chez sa marraine de santería qui habite Centro Habana. Nous quittons donc le Malecón pour remonter vers le coeur de La Havane. Il faut rejoindre le Paseo del Prado pour aboutir sur la place du Capitole, entre les édifices qui racontent l'histoire de la ville et son époque coloniale. Comme nous sommes à l'autre bout du Malecón, c'est une bonne marche qui nous attend. Sur le chemin nous rencontrons une jolie métisse qui nous sourit et qui engage la conversation. Elle n'est pas aussi bien arrangée que les filles du Vedado parce qu'elle est probablement d'un quartier plus populaire mais elle est jolie avec son short ajusté et sa petite blouse à rayures. Quand elle se rend compte que je suis étranger elle tente bien entendu sa chance et nous accompagne quelques dizaines de mètres. Je sais maintenant que c'est comme ça que ça se passe ici mais je reste méfiant, et surtout réticent à mélanger sexe et argent. Nous lui disons finalement au revoir et je me console en me disant que de toute façon, elle avait une dent en or, bien que ça n'ait aucun rapport et que dans le fond ça ne m'aurait pas dérangé. Yenier approuve ma méfiance et me dit qu'il vaut mieux trouver des filles qui sont recommandées par quelqu'un qu'on connaît. Je lui demande alors si c'est vrai que toutes les filles prennent de l'argent pour avoir des relations sexuelles et il me dit: « Non, c'est pas vrai. 85% des filles sont payantes. Avec le reste, il peut y avoir des histoires d'amour ». Yasser avait à peine exagéré...
Nous faisons une pause dans un petit bar pour cubains dans les ruelles qui s'étendent derrière l'hôpital Hermanos Ameijeiras (dont j'avais oublié le nom tout à l'heure). Là, c'est à Yenier de faire les commandes pour ne pas qu'on nous facture en CUC. Quand je ferme ma gueule je m'en sors plutôt bien. Deux rhums et un tabaco, un cigare cubain pour se reposer un peu. Yenier doit attendre que le patron pose le briquet sur le bar pour allumer son cigare, il ne peut pas le prendre de la main à la main. Dans un sac en plastique qu'il pose sous la table, il transporte son Elegguá*****, son santo, dans un bol un terre cuite qui contient des pierres et des figurines qui représentent la attributs de l’Orisha. Il en sort aussi un vieux billet de trois pesos cubains avec Che Guevara qu'il me donne en souvenir. Entre les gorgées de rhum, il tente des prédictions sur mon futur et des conjectures plus ou moins exactes. Rien de très marquant cette fois-ci, de toute façon ce n'est pas comme ça que ça se fait. Il faut qu'un santero légitime utilise comme oracle un jeu de coquillages spécial que l'on lance plusieurs fois. Je me rappelle par contre d'une fois où une amie m'avait lu l'avenir dans une tasse de café turc et elle m'avait laissé la bouche ouverte. A l'époque, elle n'était pas encore mon amie et je l'avais vue deux fois dans des réunions de travail, sans jamais aborder le moindre sujet personnel. Puis un soir où nous avions du temps, nous avons dîné ensemble et ensuite elle m'a emmené sur les rives du Bosphore regarder la lune qui éclairait les flots et la tiédeur de l'automne. Le bruit de la mer se mêlait au son des bulles qui remontaient dans le vase du narguilé. A peu de choses près, elle m'avait prédit que je me retrouverais là où je suis maintenant, à la dérive dans un grand voyage, parsemé de cigares, rhum, prophéties et piropos.
On y va, le temps de récupérer Elegguá et nous sommes de nouveau en route. Nous nous enfonçons dans les petites rues du Barrio Chino, le quartier chinois de La Havane. Pour l'instant, aucun Chinois en vue. Au XIXe siècle, ils étaient plus de cent mille à être venu travailler dans les champs de canne à sucre, dans des conditions très difficiles. Ils ne sont plus aujourd'hui que quelques centaines, avec ceux qui ont quitté l'île et ceux qui se sont fondus dans la population, mais l'empreinte chinoise reste très visible. L'énorme arche en forme de pagode qui marque l'entrée du quartier dans la rue Dragones, la Maison des Arts et des Traditions, l'académie de WuShu, les célébrations du Nouvel An Chinois et surtout, les incontournables restaurants donnent l'impression qu'ils sont beaucoup plus nombreux. Moi en tout cas, je n'en vois pas, même s'il paraît que le chef de l'un des restaurants est vraiment chinois. Ici, c'est plutôt des Cubains qu'il faut se méfier, pas des chinois. Nous traversons une petite place entourée de quelques bancs cachés entre les arbres. « Un quartier chaud, de putes bon marché, de bagarres et de pickpockets - me dit Yenier, fais attention dans le coin ». J'ai de bonne raisons de savoir que ça peut être pire mais je ne veux pas décevoir mon nouvel ami qui me dit qu'on est quand même en pleine aventure! En fait La Havane est beaucoup plus calme que la plupart des villes d'Amérique Latine, il y a peu de délinquance et un contrôle policier assez strict. Toute personne saine d'esprit échangerait volontiers le centre de n'importe quelle capitale du continent contre La Havane pour pouvoir marcher lentement dans la tiédeur de la nuit, l'esprit émoussé par quelques rhums mais en paix.
En arrivant sur la place du Capitole, nous ne sommes plus très loin, mais Yenier, fatigué de marcher, m'invite à prendre un vélo-taxi, un tricycle avec une banquette pour deux personnes protégée par un parasol. Merci mec. Le taxi à pédales quitte les grandes avenues en direction des ruelles de Centro Habana. C'est la partie pauvre et délabrée du coeur de La Havane. Le vélo zigzague pour éviter les cratères et les débris de ces rues qui n'ont pourtant jamais été bombardées. La nuit est calme et les quelques rares personnes qui marchent dans la rue bondissent pour éviter le vélo cahotant qui saute sur les pierres et l'asphalte désagrégé de la rue Suárez. Les façades fatiguées projettent leur grandeur dans le silence et dans les ombres, seulement troublées par de rares ampoules qui rappellent l'espace de quelques mètres que les murs sont mangés par la brise marine. La rue amorce une légère pente et le vélo prend de la vitesse, une fraîcheur bienvenue. A un coin de rue, tout d'un coup, une foule inattendue et une multitude de personnes se déverse dans la rue. Le chauffeur doit descendre pour pousser son vélo à pied car il a du mal à manoeuvrer avec autant de monde. C'est une fête du dimanche soir qui finit tôt, dommage, on a raté le concert. Quelques rues plus loin, au coin de calle Suárez et Puerta Cerrada, nous sommes arrivés.
Je fais la connaissance de Regla, la marraine de Yenier, qui est avec son petit fils. Elle est très accueillante et me pose beaucoup de questions. Je profite de l'occasion pour lui demander de me parler de la Santería. C'est un sujet qui m'intéresse depuis longtemps. J'ai lu un peu à ce sujet et j'admire la façon pragmatique dont les Africains ont réalisé le syncrétisme de leur culture avec l'évangélisation imposée par les Espagnols, dans le but de la sauvegarder. Le petit, lui, m'a définivement adopté et me lance une balle de base-ball que je lui renvoie patiemment. Dulce, sa maman, arrive du travail et conclut que son fils me ressemble beaucoup. C'est le seul à avoir la peau relativement claire et des cheveux châtains, bouclés. Comme moi, c'est vrai ça! Elle l'élève seule, ça arrive souvent en Amérique Latine, et vit à la maison familiale. Elle rêve de trouver un étranger qui l'emmènerait vivre en Europe ou ailleurs mais comme je ne suis pas disponible, elle me charge de trouver un ami qui soit intéressé par une Cubaine. Au bout d'un moment d'hésitation, elle choisit une photo dans un album pour que je fasse sa promotion:
- Regarde, celle-là ça va? c'était pour les trois ans du petit il y a un mois. Je suis jolie dessus?
Oui, elle est jolie, le seul problème c'est que je ne vois vraiment pas à qui je vais montrer cette photo. Elle me dit de la garder quand même, qu'elle aura peut-être de la chance.
Je reste songeur. En fait ils pensent tous qu'ils pourraient être mieux ailleurs. Uniquement pour l'argent. Mais ce n'est pas par naïveté, les Cubains sont très bien informés. Ils réalisent que dans beaucoup de pays, les inégalités sont beaucoup plus criantes que chez eux, ce qu'ils souhaitent, c'est avoir la possibilité de progresser économiquement. C'est cette possibilité, même si elle est théorique, qui justifie l'exil, la galère dans une Europe glaciale et accueillante comme une forteresse, les radeaux de fortune géniaux et l'exploitation à Miami. Ils savent aussi que dans ces pays d’accueil, les rares réussites de ceux qui sont partis de rien sont souvent un leurre destiné à alimenter le rêve de ceux qui continueront à n’avoir rien, mais ils préfèrent ne pas y penser. Le rêve est indispensable, soupape et moteur des sociétés modernes.
Dulce me demande quinze centimes pour aller acheter du lait au petit. Bien sûr. Il est marrant ce petit, il mérite de vivre dans de meilleures conditions, comme tout le monde. Il me rappelle le dernier de mes cousins. Je me lève pour aller lui chercher la balle sous le canapé avant qu'il ne se mette à pleurer. Demain je l'amène à la capoeira, pendant que sa mère travaille à la fabrique de cigares. Sa grand-mère est d'accord, elle viendra avec nous.
Dulce revient de l'épicerie. Elle me rend les quinze centimes, il n'y a pas de lait. Par rapport aux standards européens, la vie est difficile ici mais faire cette comparaison est une erreur. Cuba ne doit pas être sorti de son contexte: l'île doit être comparée à l'Amérique Latine et pas à l'Occident. Pour qui n’a pas eu la chance de naître chez les riches, il vaut mieux que ce soit à La Havane qu’à Mexico ou Bogotá. Il commence à se faire tard, Yenier habite hors de la ville, près de l'aéroport, et moi j'ai une bonne marche devant moi. Je pourrai revenir demain maintenant que je connais le chemin. Il veut me donner des livres pour son amie française qu’il va acheter au salon du livre de La Havane. Je lui dis que je passerai chez Regla dans l'après-midi, pour emmener le petit voir la capoeira.
Sur le chemin du retour, je me rappelle que j'ai un ventre et qu'il est vide. Yenier aussi a la dalle. On boufferait n'importe quoi. C'est ce qu'on va faire d'ailleurs, à cette heure-ci il n'y a plus le choix. Il semble que la seule alternative à la faim soit de prendre une cajita de pollo dans le Barrio Chino. Une petite boîte de riz au poulet pour quelques pesos cubains. Yenier me montre l'endroit le moins dangereux pour passer commande. Un type assis au bas d'un escalier, sous une ampoule électrique, prend nos pièces de monnaie et crie un truc dans l'escalier. Nous attendons sur le trottoir dans la moiteur de la nuit. Le carrefour est sombre et il y a beaucoup de gens dans la rue, transpirant et s'interpellant d'un trottoir à l'autre. Sous les grandes arches de l'immeuble d'en face, des couples s'embrassent. Il y a aussi des hommes assis sur le trottoir, torse nu, en train d'avaler des gorgées de rhum. Puis un sac en plastique accroché à une corde descend du balcon du dernier étage, le long de la façade où nous attendons. On est livré.
Je me sépare de Yenier qui va manger sa cajita dans le bus et je poursuis jusqu'au bout de la rue pour aller m'asseoir sur le Malecón. J'ouvre ma petite boîte en carton et plonge dedans la fourchette en plastique. Il y a un riz sombre avec de petits morceaux dedans, de l'oignon haché je crois. Et une cuisse de la taille d'une cuisse de poulet (c'est bon signe) sur le côté. Dans le noir, je ne vois pas vraiment ce que je mange. Tant mieux. C'est assez huileux mais au moins ça a un goût d'oiseau. Je ne m'acharne pas trop sur les morceaux de cartilage le long de l'os et je termine le riz. Puis je balance la boîte vide dans une poubelle. Ah, ça va mieux! Je suis graisseux mais remis en forme. Pendant que je mangeais la cajita, sur le Malecón, personne ne m'a adressé la parole. L'espace d'un moment, je suis devenu cubain. Je recommence à marcher le long du Malecón. Besoin de me rafraîchir. Pour finir la nuit je me mets à la recherche d’un soda et de la maison.
Je passe mon dernier jour à La Havane alors que se produit un événement historique: 49 ans après le début de la Révolution, Fidel abandonne le pouvoir à son frère Raúl, apparement dans l'indifférence générale. Le Vedado est calme et baigne dans une atmosphère de prudence. Beaucoup sont restés chez eux ou au bas de leur immeuble, en petits groupes. Sans beaucoup m'éloigner du quartier général, j'ai envie de prendre la température de la rue. Rey, un métis au crâne rasé sympa dont je n'arrive décidément pas à me rappeler le nom et un autre mec – le cousin de Yaimel, je crois – m'accompagnent boire quelques bières en face du glacier Coppelia. C'est une vraie institution habanera et les gens font patiemment la queue pour une boule de glace. Le Coppelia est situé près du coin des rues L et 23, le croisement le plus célèbre du Vedado, le coeur battant du quartier sur lequel se trouve aussi le théâtre Yara et l'hôtel Habana Libre. Assis à une terrasse, avec une canette de Bucanero ou Cristal, selon les goûts, nous pouvons palper un petit peu l'ambiance de la soirée. On ne peut pas vraiment parler de tension, mais derrière ce faux calme, on devine comme une attente, un état d'alerte. Il faut être prêt à tout. Le mec sympa au crâne rasé me montre un voisin du doigt: « celui-là, c'est un gusano », il dit, sur un ton péjoratif. Les gusanos, c'est le surnom des contre-révolutionnaires, les réactionnaires nostalgiques de l'ancien régime aujourd’hui installés en majorité à Miami. S'il est resté, c'est probablement qu'il n'avait pas de quoi faire le voyage.
Ce passage à Cuba ne m'aura pas permis de sortir de la perplexité. La réalité, ou plutôt la surréalité tropicale que j'ai expérimenté ici est complexe, je ne sais pas quoi en penser. C'est un paradoxe constant entre les succès obtenus obtenus dans le domaine de la sécurité, de l'éducation, de la santé, uniques en Amérique Latine, et l'échec économique et la prostitution. Il y a aussi la question de la liberté d'opinion et des restrictions quotidiennes qui jette une ombre regrettable sur cette société égalitaire. Cette journée de transition est peut-être le meilleur moment pour comprendre à quel point les Cubains aussi ont une image contrastée de leur île. Autour de moi j'entends « Fidel Vive! ». En effet, le patriarche vivra toujours dans le coeur des Cubains mais il vit aussi dans leurs complaintes: « Il nous tient tous prisonniers ». Il y a un mélange d'affection sincère et de reproche désabusé comme s'il s'agissait d'un père trop sévère. Mes trois compagnons critiquent les limitations à la liberté de s'exprimer, de sortir du pays, de recevoir librement les étrangers, ils critiquent le système policier et m'expliquent que les flics gagnent plus que les médecins. Mais ils critiquent aussi les gusanos, et parlent avec fierté de la tranquillité de leurs rues, de leurs hôpitaux et de leur connaissance du monde. Ici, le vendeur de soda va débattre avec toi de la politique intérieure de ton pays et soulever des questions auxquelles tu vas être incapable de répondre alors qu'il se contente de vivre avec quinze dollars par mois. Plus incroyable encore, ces mêmes quinze dollars lui permettent de vivre de façon certes humble mais plus décente que son frère colombien qui en gagne deux cents... Mais c'est normal puisque cette île est un paradoxe.
Avant de venir ici, il y a quelques mois, je suis tombé sur un livre de Fidel. C'est la transcription d'une interview donnée à Gianni Mina, un journaliste de la RAI, en 1986. C'est un peu vieux mais j'ai tenu à le lire, pour entendre les paroles du père de la Révolution à la source, avant d'être éditées, retraitées et présentées à travers le prisme occidental. Je suis tombé de haut. Je m'attendais à un discours radical ou même un peu extrémiste conforme à celui qui est présenté comme le dictateur cubain. En fait, j'ai presque ressenti de la déception. Si le discours est par moment exubérant et haut en couleurs comme les caribbéens savent l'être, c'est avant tout un discours humaniste que j'ai découvert, plein de compassion, de tolérance et d'honnêteté. Les principes défendus par le vieux guerrillero ne peuvent être qu'admirés, je l'ai même trouvé trop modéré, loin de l'image diabolisée et caricaturale donnée par les médias occidentaux. C'est dommage que la réalité, comme toujours, n'ait pas pu rester fidèle au principe. Du bord du Malecón, j'ai l'impression qu'il manque peu de chose pour que ça réussisse.
Aujourd’hui je m’en vais. Je quitte cette île et ses gens attachants. Même si jusqu’à la dernière minute le chemin est semé d’embûches. Alors que je prenais un café et un sandwich plus tôt ce matin, près du Habana Libre, une splendide métisse est venue s’asseoir une table devant moi, avec sa copine. Cheveux châtains foncé, ondulés, yeux clairs et peau cannelle. Quant au reste de son corps, perfection et courbes qui rendent fou... Son amie était plutôt pas mal mais je ne l’ai pas vraiment vue. Eclipse totale. Si je ne connaissais pas déjà le système, j’aurais pu changer d’avis et rester pour une fille comme ça. Mais je connais, alors j’ai fini mon sandwich, je me suis levé et je me suis dirigé vers la porte de la cafétéria. Comme c’est toujours les moins mignonnes qui doivent faire les dialogues, la copine m’a interpellé :
- Tu regardais mon amie ?
- Oui, je la regardais.
- Elle te plaît ?
Je suis toujours sincère, même si je savais que cette fois-ci ma sincérité n’allait pas me simplifier la tâche pour me sortir de cette situation. J’ai regardé la métisse dans les yeux et j’ai répondu à sa copine :
- Elle est belle.
- Assieds-toi un moment avec nous, prends une chaise.
- Non, j’ai pas le temps. Et même si j’avais le temps, j’essayerais quand même de dire non.
Et comme j’étais vraiment pressé, je me suis cassé en les laissant me prendre pour un fou.
Maintenant que je suis derrière la porte vitrée de la salle Internet de l’hôtel Habana Libre, j’aperçois la belle métisse qui me fait des signes. Je vais la rejoindre de l’autre côté de la vitre.
- Allez, pourquoi on passe pas un moment ensemble ? si je te plais, ne réfléchis pas autant.
- Ecoute, une prochaine fois j’aimerais beaucoup, mais c’est vrai que je suis pressé. Je m’en vais tout à l’heure. Je prends l’avion.
- Alors pas longtemps, une demi-heure si tu veux.
- Non, je veux pas.
- Cinq minutes ?
- Ça nous mène à rien. Toi comme moi on mérite mieux que ça. On laisse tomber pour cette fois.
Le chauve sympa et sans nom m’appelle. Je suis seulement monté avec lui dix minutes à la salle Internet pour qu’il profite de mon adresse e-mail et qu’il envoie des nouvelles à sa famille. Maintenant, il faut vite que j’aille chercher de l’argent parce que j’ai un dernier business à régler avant de partir.
Hier, à la dernière minute, j’ai fini par me laisser convaincre par Rey et j’ai marché dans son plan cigare. Pendant tout mon séjour il aura insisté pour me débrouiller des Cohiba de la fabrique pour pas cher. Comme il a gagné, il nous reste à passer chez le type qui sort de l’atelier les boîtes de cigares et leur contenu, en pièces détachées, dans ses poches que j’imagine cousues sur mesure.
Le mec en question est un peu nerveux et il demande à Rey :
- T’es sûr de lui ?
Rey le rassure,
- T’inquiètes, c’est un pote.
Le deal se déroule comme prévu, je lâche soixante dollars et je repars avec une boîte de Robusto et une autre de Espléndido Especial, enveloppées dans un banal sac en plastique. Tout est bouclé et je peux désormais aller tranquillement vers l’aéroport, avec mes cigares et un énorme sac poubelle noir qui contient les hamacs ramenés de Colombie.
Je croyais beaucoup à l’idée des hamacs, je pensais que c’était un coup génial. Un coup dans l’eau, oui. En revanche, les cigares de Rey tiendront leurs promesses. A mon arrivée à Paris je contacte un des amis de Rey, Tony el cubano. En lui vendant l’une des deux magnifiques boîtes de Cohiba, je finance tranquillement le coût des cigares et de tous les hamacs. Tout le monde gagne... Gracias Cuba !
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[*] Berimbau: l’instrument de base de la capoeira, qui a la forme d’um arc auquel est accroché une calebasse.
[**] Roda: les pratiquants du jeu de capoeira et la batterie d’instruments se disposent en cercle, la roda.
[***] Angoleiro: joueur ou pratiquant de la capoeira Angola, à la différence du Regional, pratiquant de la capoeira Regional.
[****] A la différence de beaucoup de pratiquants, je ne rentre pas dans la logique de division qui oppose les deux styles principaux de capoeira Angola, plus rituelle et traditionnelle, et capoeira Regional, plus rapide et acrobatique.
[*****] Elegguá: l'un des Orishas les plus importants, celui qui ouvre et qui ferme les chemins. Il dispose des clés du destin et c'est le premier des quatre Guerriers.
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http://www.guije.com/
Je ne suis pas là pour ça, mais pour qui aime Cuba, je recommande spécialement cette belle page Internet, qui a le mérite de ne pas être (explicitement) politisée.