Dans la gueule du lion
Bienvenue dans la 'gueule du lion'... C'est avec ces mots que Yaimel m'accueille dans son petit appartement du Vedado à
Les paroles de Yaimel sont volontairement ambigues. Il me parle des difficultés de la vie, des problèmes économiques et du fait que la gueule du lion, c'est aussi le centre du monde, en quelque sorte. Mon corps se détend sous l’effet du ventilateur et du fauteuil à bascule. Je suis fatigué. Mais je suis là. Comme souvent, mon arrivée s'est révélée chaotique. Et le chaos a commencé depuis le départ de Bogotá.
Un bon prix via Cuba, quelques jours d’escale à
A l’aéroport, je retrouve le type, qui voyage sur le même vol que moi, et c’est là que les choses se gâtent. Il veut que je lui paye toute une semaine d’hôtel, tout de suite et en cash. Trois cent dollars d’un coup, dans sa poche. Va te faire foutre, mec ! tu péux m’oublier.
Je repars voir la fille de Cubana qui m’a vendu le billet. C’est chaud mais elle me donne deux noms d’hôtels pour que je puisse bluffer aux contrôles d’immigration. Elle me promet d’envoyer un fax à l’hôtel Colina pour me faire la réservation de la première nuit. On verra bien comment ça se passe. En attendant, dans la salle d’embarquement, j’interviewe les passagers. Il y a un étudiant cubain qui me passe des tuyaux d’hôtels en cas de besoin sur place.
Quand les portes de l’avion se referment c’est décidé, je choisis le Colina. Le nom plaît à mon sixième sens.
Je bluffe donc tranquillement à l'arrivée à
Je ne sais pas pourquoi mais j'ai un truc spécial avec les douaniers. Pas tellement avec les flics. Avec eux, j'ai de la chance et je passe bien. Quand je ne peux éviter de leur demander mon chemin ou une information, ils me traitent généralement comme une personne décente. Et je n'ai presque jamais eu de contrôle d'identité abusif du style délit de sale gueule.
Avec les douaniers par contre, je les accumule. Depuis la fois où j'étais coincé dans un embouteillage suspect sur la rue de Rivoli à Paris à 1h du matin. L’embouteillage s'est avéré être un barrage de la douane où les voitures étaient filtrées une par une. Sans hésiter, ils m'ont demandé de descendre et de me mettre sur le côté et ils ont commencé à retourner la voiture avec une envie à peine dissimulée:
- Nous allons fouiller le véhicule. Tenez vous sur le côté et regardez bien ce qui se passe.
Je me suis donc accoudé à la portière passager pour voir ce que le type farfoullait sous les sièges et les tapis avec ses gants en plastique.
- Non! Eloignez-vous, ne touchez pas la voiture!
- Comme vous voulez, mais si je m'éloigne comment je vais voir ce que trafique votre collègue?
Puis la série a continué un jour où je descendais du train à
Ensuite, à El Dorado, l'aéroport de Bogotá, il y a un jour où ils en ont remis une couche, malgré des cheveux courts, un rasage relativement récent, une tenue correcte et un passage sans encombres à travers les trois filtres de sécurité. Ils m'ont fait passer dans une petite salle du terminal d'embarquement pour me faire une radio de l'estomac. Je me suis soumis gentiment à leur déshabillage virtuel et pendant que le troufion de service remplissait son rapport et recopiait avec difficulté mon nom de famille, j'ai aperçu un écusson de la police de Tel-Aviv.
- Ah, vous collaborez avec la police israélienne?
- Quoi?
- Vous travaillez ensemble, avec les israéliens.
C'était l'époque des rebondissements dans le procès de Yaïr Klein, un mercenaire israélien, ex-agent du Mossad
venu entraîner les paramilitaires colombiens.
- Mais t'es quoi toi? t'es flic?
- Non, je demande, juste comme ça. C'est vous qui avez mis un écusson de la police de Tel-Aviv dans votre bureau.
Le type m'a regardé avec un air assassin, l'air de dire c'est pas ton problème. Apparement il venait de se rendre compte que le petit écusson bleu trônait en haut de l'armoire.
- Allez, c'est bon, va-t'en.
Maintenant, à
Mise sur le côté, attente indéfinie, les deux jeunes sont un peu tendus. Moi je reste calme, l'habitude peut-être. Puis nous sommes séparés et un grand sergent balaise prend mon passeport et me demande de le suivre. Dans la petite pièce, nous transpirons tous, le petit ventilateur rouillé ne fait pas le poids contre la chaleur moite de
Le déballage commence, laborieux et trop minutieux pour la température qu'il fait. Le sergent et ses deux collègues rigolent de bon coeur aux blagues que je fais chaque fois qu'ils sortent quelque chose de mon bagage. Soudain, l'un d'entre eux met la main dans un sac en plastique qui se trouvait au fond du bagage de soute et des cris de femme excitée commencent à résonner dans la petite pièce. Nous nous regardons tous les quatre interloqués et les cris se font plus fort quand le type sort le petit sac en plastique du bagage. Les gémissements de la femme au bord de l'orgasme couvrent maintenant le bruit du vieux ventilateur. A cet instant, la mémoire me revient en un éclair et je prends ma tête entre mes mains. La pulsion est trop forte et je me laisse aller à un fou rire incontrôlable. Ce connard de Thomas m'a fait ce cadeau empoisonné juste au moment de voyager, et depuis un an, le porte-clefs ‘orgasme sauvage’ voyage avec moi, au fond de mes affaires. Quand le douanier soulève enfin le petit boîtier à cris entre ses doigts, tous m'accompagnent dans mon fou rire. Ils ne résistent pas à l'envie d'actionner de nouveau le bouton du porte-clefs et nous voilà repartis pour trente secondes de gémissements passionnés. Je finis par leur offrir l'objet suspicieux, non sans une pointe de culpabilité envers mon ami Thomas, pour m'être débarrassé de son cadeau de cette façon. Mais dans le fond, je suis sûr que s'il me l'a donné, c'est précisément dans l'espoir de me mettre dans ce genre de situation...
Au bout d'une heure et demie de fouille intensive, je quitte mes trois nouveaux amis et je sors enfin de la pièce étouffante. Le terminal est désert. J'ai raté le transfert pour l'hôtel Colina et malgré mes manoeuvres au bureau chargé des hôtels pas moyen d'organiser quelque chose. Il y a alors un taxi qui veut bien me prendre pour un peu moins cher mais je dois faire le tour du terminal et l'attendre loin des regards des flics parce qu'il grille toute la queue des taxis officiels. Quelques minutes plus tard je suis en route vers
A la réception de l'hôtel Colina, le fax de réservation n'est évidemment pas arrivé. Et de toute façon ils sont complets. Je demande alors à la réceptionniste si elle connaît quelqu'un qui loue des chambres dans une maison particulière et elle m'amène Yasser. Je lui fais répéter deux fois.
« Yasser?? mais c'est un nom de chez moi! ». Yassel, comme il le prononce lui-même, c'est en fait un black trapu et sympa, toujours en train de rigoler. Il a l'accent chantant des cubains et chaque phrase est un motif de cris ou d'éclats de rire. Il parle sans arrêt. Et il se retourne sur toutes les femmes qu’il croise, grands-mères comprises. Son pote Yaimel habite dans une petite rue presque en face du Colina. Il loue une chambre propre, avec salle de bain et ventilateur pour la moitié du prix d'une chambre d'hôtel. Ce n'est pas la meilleure affaire du monde mais c'est correct, surtout pour une fin d'après-midi où je sens que jene pourrais plus trouver grand chose.
J'ai maintenant terminé de remplir le formulaire et Yaimel et Yasser m'invitent déjà à les rejoindre le soir pour boire du rhum et aller danser. Je commence par me doucher. Un vrai délice. La fatigue du voyage et la moiteur de l'après-midi s'écoulent doucement au fond de la douche. Je sors ensuite chercher quelque chose à manger parce que j'ai passé la journée entière avec du vent dans le ventre.
Dans le crépuscule du Vedado, j'affronte peu à peu l'absurdité du système double, CUC/peso cubano. Le CUC, c'est le peso convertible, équivalent au dollar, théoriquement réservé aux étrangers, qui vaut vingt cinq pesos cubanos, celui qu'utilisent les cubains. Un truc incompréhensible car il faut un moment avant de savoir si les prix affichés le sont en convertible ou en cubain. Les endroits touristiques, nombreux dans le Vedado, utilisent le CUC et les boulangeries de quartier le peso cubain. Le problème, c'est avec certaines caféterias qui sont entre les deux et qui accueillent un public mixte. De toute façon, quelle que soit la monnaie, tout me paraît horriblement cher. Je marche longtemps dans le Vedado, passe par le Malecón, la rue Neptuno, l'université centrale de La Havane et une diagonale qui me mène de nouveau au Malecón et par laquelle descendent tous les gays du quartier pour se regrouper au bord de mer. A ce moment-là, contrairement à ce que je croyais, mon charisme fait son effet et une patrouille de police m'aborde.
- Citoyen, présentez vos papiers s'il vous plaît.
Ils font une drôle de tête quand ils me voient sortir un petit papier plié en quinze d'une poche secrète. C'est une photocopie du passeport, authentifiée chez un notaire à Bogotá. Je ne suis pas assez bête pour me promener avec l'original. Je leur explique que si je perds ou je me fais voler le vrai passeport, c'est très compliqué et cher à refaire mais c'est une fausse alerte, ils ne me veulent rien de particulier et me rendent vite mon petit papier. Ils me laissent en revanche une impression assez inhabituelle pour des flics, de mecs courtois et respectueux.
J'erre longtemps dans les rues, observant chaque détail des façades fatiguées, écoutant crier les cubains avec leur accent explosif et joyeux, reniflant les odeurs de la ville et du sel marin. Une brise tiède monte du Malecón et je savoure cette sensation délicieuse de chaleur. Mon corps oublie en quelques instants le froid pénétrant des fins de journée à Bogotá. Dans la nuit cubaine, la température est parfaite. Je fais un grand tour qui me mène le long de la moitié du Malecón jusqu'à un grand hôpital dont j'ai oublié le nom. Je prends ensuite par les rues intérieures pour revenir vers le Vedado, laissant derrière moi le bruit des vagues et des conversations animées du bord de mer. Je finis heureusement par trouver une caféteria qui propose un menu certes en CUC mais abordable. Du riz, des haricots, quelques tranches de tomate et un petit morceau de viande grillée aux oignons, mon estomac finit par se taire et se détendre peu à peu. Maintenant je suis d'attaque pour la suite.
La suite, comme j'ai suffisamment marché pour aujourd'hui, c'est retourner voir ce que font mes nouveaux compagnons de quartier. Je les retrouve devant le coin de rue qui fait face à l'hôtel Colina, Yasser, Yaimel et quelques autres dont le cousin de Yaimel et sa copine. Ils m'accueillent avec de grands gestes et sortent une bouteille de rhum et des verres en plastiques cachés dans un buisson. Après avoir fini la bouteille, ils m'assurent que le meilleur endroit pour danser est la discothèque de l'hôtel Colina. La vérité, c'est que c'est un endroit assez quelconque, truffé de touristes où les bons morceaux de salsa alternent avec la variété internationale réchauffée qu'on entend partout. La consolation, c'est la terrasse avec sa vitrola, le juke-box où chacun peut pour quelques pièces reécouter un classique à plein volume et le reste de la rue aussi. Dans la discothèque du Colina, ils essaient tous de brancher les jeunes touristes, belles ou moins belles pour essayer de repartir avec l'une d'entre elles. Moi, elles me laissent plutôt indifférent, ces gringas insipides. A l'heure de la fermeture, on finit par repartir occuper notre coin de trottoir. Je vais avec Yasser à la dernière boutique ouverte du quartier pour aller chercher une bouteille de rhum et payer mon coup à boire. Ils se plaignent tous des difficultés économiques de la vie à Cuba mais cela ne les empêche pas d'être généreux et amicaux. Pourtant, à les voir, ils n'ont pas l'air si mal. Habillés à la mode, belles chaussures et chemises bien repassées, ils présentent mieux que les gens que je fréquente à Bogotá. Ils disent que ce sont des cadeaux de touristes qui sont passés par là et qui leur laissent des habits à la fin de leur voyage. Pour eux, les touristes sont avant tout des portefeuilles ambulants c'est pourquoi ils recherchent leur contact et traînent du côté des hôtels.
Je fais la connaissance de Rey, qui travaille pour une chaîne de télévision et qui a un bon plan cigare.
Rey parle beaucoup, c'est le seul qui peut parler plus que Yasser. Il connaît presque la totalité des gens qui passent dans la rue à cette heure-ci. Comme le reste du groupe, il ne cesse de vanter ce paradis tropical, à la fois gueule du loup et centre de la terre, avec cependant un arrière-goût un peu désabusé, celui de n'avoir pu lui-même aller parcourir le monde et revenir pour se rendre compte qu'il avait raison. Je tâte doucement le terrain de la politique, en jouant au naïf. Les paradoxes affleurent presque naturellement. Ils parlent à mots couverts mais avec spontanéité. Ils sont fiers de ce système auquel ils ont aussi envie d'échapper, fiers de leur résistance au monde qu'ils aspirent à rejoindre, sans vraiment réaliser que s'ils voient le monde avec autant de lucidité c'est parce qu'ils sont justement les produits uniques de cette expérience cubaine. Une éducation supérieure à celle des pays riches dans un quotidien de pays pauvre. Cette combinaison dangereuse n'existe pas dans le reste des sociétés féodales d'Amérique Latine où chacun connaît sa place. Elle est principalement le produit de la crise économique des années
Rey siffle une mulata, une superbe métisse qui passe sur le trottoir d'en-face, avec un short minuscule et une blouse bien ajustée. Elle vient avec son amie s'asseoir sur le muret, parmi nous. Ils nous présentent et après quelques minutes de discussion elle me demande si je veux aller avec elle passer le reste de la nuit. Je fais un effort de volonté puissant et je lui dis que non. Elle s'en va. Yaimel me dit qu'il n'y a pas de problème, que je peux monter avec elle à la chambre. Puis elle revient. Yasser aussi revient à la charge « si c'est une question d'argent, je t'arrange un bon prix avec elle ou même avec les deux ». Elle repart de nouveau parce que tout ce qu'elle veut c'est travailler. Elle a compris que je ne changerai pas d'avis, même si j'ai refusé la mort dans l'âme et dans le pantalon. Eux non, ils insistent obstinément, toute la nuit, avec cette obsession fixe que je ne peux pas quitter Cuba sans avoir goûté une cubaine. En vrais mâles caribbéens, ils ne peuvent pas imaginer que je résiste à mes pulsions et que je puisse tenir compte d’une relation que j’ai avec une fille qui se trouve à des kilomètres. Ils vivent avec le sang qui bouillonne, l'appétit sexuel aiguisé comme une lame de rasoir brûlante, toujours à cent quarante degrés. En plus, comme ils disent, ce qui se passe ici reste ici.
Depuis le moment où je les ai connus, ils n'ont pas cessé d'insister. Tous avaient des copines ou des cousines à me présenter. Quand Rey ne me parlait pas de ses cigares, c’était pour me dire qu’il avait un bon plan pour moi, avec une ou plusieurs nanas. J'avais beau refuser, ils ne pouvaient pas comprendre parce que pour eux c'était devenu à la fois un business et une façon de vivre. Et puis il y a ce tempérament caribbéen quand même bien obsédé. Chaque femme qui passe dans la rue mérite un sifflet ou un piropo, une sorte de compliment suggestif à double sens ou tout simplement à sens unique, celui de l'insinuation sexuelle voire de l'insémination. Du style « si t'étais une glace je te lècherais ». Elles jouent le jeu, à la fois hautaines et complices, parfois elles répondent ou se contentent d'ignorer la galerie en forçant le déhanchement. Yasser et Rey, par exemple, ne tiennent pas en place, ils sifflent admirativement jusqu'aux grands-mères qui ramènent leur cabas du marché en leur disant que s'ils avaient eu une mère pareille quand ils étaient petits ils n'auraient pas eu besoin de jouets. Toutes y passent, des voisines aux gringas, grosses, maigres, laides ou pire. Malheureusement, à cause de l'arrivée du tourisme de masse, ce naturel volage s'est perverti. La prostitution a envenimé les relations sexuelles et les esprits. La crise économique a achevé d'enfoncer le clou: sexe et argent sont quasi indissociables, et plus seulement pour les étrangers. En réponse à mes interrogations étonnées, Yasser me confie:
- Ici, il n'y a pas de fille gratuite.
- Même pour vous, les cubains?
- Malheureusement, même pour nous.
- Mais si tu rencontres une fille qui te plaît et que tu lui plais, ça se passe pas?
- Ecoute. Moi, sans thune, je me tape personne.
Toi, Yasser, le beau parleur, le beau gosse? Mais qui alors? Qui se tape des vraies meufs et pas des putes? Une réalité à ce point décomposée est dure à accepter et je me dis que Yasser exagère. Je préfère aller me coucher et poser ma gueule de bois sur l'oreiller. Vite, avant que la mulata ne revienne!
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